Thomas Groell (JIB) : « Le problème n’est pas le handicap, mais l’inaccessibilité du monde qui nous entoure »

Thomas Groell est président et cofondateur de JIB, entreprise française ESUS qui développe depuis huit ans des solutions d’accessibilité et de communication pour les personnes en situation de handicap moteur sévère. De la commande oculaire au contrôle de l’environnement, ses solutions ont déjà changé le quotidien de plus de 1000 patients, parfois jusqu’en réanimation. Lauréat 2026 du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », ce dirigeant engagé porte une conviction forte : la technologie n’a de sens qu’une fois intégrée à un accompagnement humain.

En France, le handicap est traité comme une succession de dépenses à compenser. Presque jamais comme un projet de vie dans lequel investir. Le rapport publié fin 2025 par l’IRDES sur le financement des aides techniques en Europe le documente : un empilement de financeurs – Assurance maladie, prestation de compensation, fonds départementaux – des délais de douze à dix-huit mois pour les équipements les plus lourds, et de fortes inéquités selon le département.

La France est le seul pays de l’étude à laisser les prix se former sans régulation. La Suède et le Royaume-Uni, eux, organisent une fourniture publique par appels d’offres : reste à charge nul, dépense publique maîtrisée. Nous avons choisi un système plus lent, plus inégal, et pas moins coûteux.

Mais le sujet est en amont de ces chiffres.

Chez JIB, nous équipons depuis huit ans des personnes en situation de handicap moteur sévère : à domicile, en établissement médico-social, à l’hôpital. En s’asseyant à côté d’elles, on comprend que leurs capacités sont bien plus souvent intactes qu’on ne le croit. Elles savent ce qu’elles veulent dire. Elles savent ce qu’elles veulent décider. Ce qui manque n’est presque jamais l’intention : c’est le maillon entre cette intention et le monde.

Or le monde exige des gestes. Une porte suppose une poignée. Un appel suppose un bouton que l’on presse. Une parole suppose un larynx qui fonctionne. Retirez ce geste, et la personne disparaît de la conversation – non parce qu’elle n’a rien à dire, mais parce que la chaîne est rompue en un point.

Notre métier tient dans cette phrase : ajouter le maillon manquant. Un bouton adapté, placé là où un doigt bouge encore. Un regard qui commande un ordinateur. Une application qui ouvre une porte. Ce sont de petites briques, et c’est ce qui rend le sujet si mal compris : coût modeste, effet total. Un patient de réanimation qui peut enfin dire qu’il a mal. Un homme tétraplégique qui reprend son travail, parce qu’il peut quitter son logement de manière autonome. Un enfant scolarisé dans sa classe, avec les autres, parce qu’il peut répondre à la maîtresse.

Ce que produit une chaîne refermée n’est pas de l’assistance. C’est de la participation. Des personnes qui travaillent, décident, contribuent – qui laissent une trace. Une société qui équipe ses membres empêchés récupère des compétences, du temps d’aidant, des carrières. Une société qui se contente de les indemniser paie davantage pour obtenir moins.

Il ne s’agit donc pas de générosité, mais d’investissement dans l’humain. Et de cohérence : aujourd’hui, la puissance publique, le monde associatif et les entreprises interviennent chacun de leur côté, sur des fragments de situation, sans que personne tienne le fil. Raisonnons à l’échelle d’un projet de vie : l’école, le logement, le travail, la communication pensés ensemble plutôt qu’en dossiers séparés. Les médecins, ingénieurs, les ergothérapeutes, les industriels existent déjà en France. Ce qui manque, là aussi, c’est un maillon pour les unir vers un monde plus inclusif.