Théo Scubla (Each One) : « Le travail crée une forme d’appartenance unique »

Co-fondateur et président d’each One, Théo Scubla porte une conviction qui a guidé l’ensemble de son parcours : celle d’œuvrer pour l’inclusion des talents invisibles, par le travail. Rencontre.

Ayant accompagné plus d’une centaine de grandes entreprises dans la transformation de leurs pratiques, Théo Scubla dispose d’une connaissance approfondie des leviers opérationnels du recrutement inclusif. Lauréat du palmarès Choiseul des « 40 qui (re)créent du lien », Théo Scubla figure parmi les profils phares de ce classement, celui qui distingue les acteurs qui développent et implémentent des solutions concrètes pour rapprocher les mondes, restaurer la confiance et renforcer la cohésion sociale.

Each One est né d’un constat simple : des entreprises qui peinent à recruter d’un côté, des talents invisibles de l’autre. Quel est le regard que vous portez sur la nature des liens créés à travers les retours les emplois qu’each One a permis ces 10 dernières années ?

L’emploi est bien plus qu’un contrat de travail. Lorsqu’une personne accède à un emploi, elle ne gagne pas seulement un salaire : elle retrouve une place dans la société, une autonomie économique, une reconnaissance de ses compétences et la possibilité de se projeter dans l’avenir. Le travail crée une forme d’appartenance unique, parce qu’il repose sur la confiance mutuelle et sur une contribution réciproque.

Dans une société traversée par les fractures sociales, territoriales ou culturelles, l’entreprise reste l’un des rares lieux où des personnes d’origines, de parcours et de convictions différentes collaborent autour d’un objectif commun. C’est un espace de rencontre concrète, loin des abstractions et des préjugés.

Chez each One, nous observons chaque jour que l’accès à un emploi stable transforme durablement les trajectoires individuelles. Nous parlons de près de 1000 personnes qui, chaque année, suivent une de nos formations intensives et sont recrutées en par un de nos clients, sur des métiers très divers : vendeur, auxiliaire de vie, conseiller bancaire… Mais l’emploi transforme aussi le regard que la société porte sur celles et ceux qui étaient auparavant perçus uniquement à travers leurs difficultés. L’emploi révèle les talents, là où les statuts ou les étiquettes les masquent.

C’est pourquoi le travail occupe une place singulière dans nos sociétés : il est l’un des rares mécanismes capables de conjuguer émancipation de chacun, contribution au collectif et reconnaissance sociale. Il permet à chacun non seulement de subvenir à ses besoins, mais aussi de prendre part à la construction du bien commun.

Vous avez convaincu plus de cent grandes entreprises (Leroy Merlin, BNP Paribas, Pierre Hermé, Monoprix) de recruter autrement. Qu’est-ce que cela vous a appris sur la manière dont les entreprises peuvent devenir des acteurs du lien social, au-delà de leurs obligations ?

Ce que j’ai appris, c’est que les entreprises ont souvent un impact social bien plus grand qu’elles ne l’imaginent.

Lorsqu’elles recrutent, elles façonnent non seulement leur propre avenir économique, mais aussi les trajectoires de vie de milliers de personnes. Chaque embauche est une décision qui produit de la valeur économique, mais aussi de la confiance, de la mobilité sociale et du sentiment d’appartenance.

Les entreprises qui réussissent le mieux dans cette démarche sont celles qui cessent de considérer l’inclusion comme un sujet périphérique ou de conformité, et qui la traitent pour ce qu’elle est : un levier de performance. Recruter autrement répond d’abord à un besoin économique concret — pourvoir des postes durablement en tension, réduire le turnover, fidéliser des collaborateurs pleinement engagés — et c’est précisément en y répondant que l’on produit un impact social tangible. Les deux ne s’opposent jamais : ils vont de pair et se renforcent mutuellement. Regarder les compétences avant les diplômes, le potentiel avant les codes, la motivation avant les biais, ce n’est pas renoncer à l’exigence : c’est élargir le vivier de talents et gagner en robustesse.

Nous le mesurons chaque année avec nos partenaires : 96 % estiment que les compétences des personnes formées sont adaptées à leurs besoins opérationnels, 76 % constatent un engagement de leurs équipes renforcé, et plus de neuf sur dix envisagent de poursuivre la collaboration l’année suivante. Autrement dit, ce qui commence comme un engagement finit par créer de la valeur — et cette valeur ancre l’engagement dans la durée.

Nous avons ainsi vu des collaborateurs devenir mentors, des managers transformer leurs pratiques, des équipes redécouvrir le sens de leur mission à travers l’intégration de profils qu’elles n’auraient jamais rencontrés autrement. Chez Pierre Hermé, par exemple, le recrutement inclusif fait désormais partie intégrante de la stratégie RH, avec plusieurs personnes réfugiées recrutées et toujours en poste dans les boutiques et d’excellents taux de rétention — un engagement d’ailleurs distingué en 2025 par le prix du « recruteur engagé » de la Ville de Paris.

Si l’entreprise n’a pas forcément vocation à se substituer aux institutions publiques ou au monde associatif, elle dispose d’un pouvoir unique : celui d’ouvrir des opportunités réelles. Lorsqu’elle exerce ce pouvoir de manière volontaire et responsable, elle devient un acteur majeur de cohésion sociale. À une époque où beaucoup de citoyens doutent des institutions, les entreprises ont l’opportunité de démontrer, par des actes concrets, qu’elles peuvent être des lieux d’émancipation, de confiance et de rencontre.

Vous avez construit each One sur une idée simple : rapprocher des mondes qui ne se parlent pas. Dans un contexte de défiance généralisée, entre institutions et citoyens, entre entreprises et territoires, comment une organisation comme each One peut-elle devenir, au-delà de son activité de formation, un véritable tiers de confiance qui recrée du lien entre ces mondes ?

La défiance naît souvent de la distance. Lorsque les mondes ne se rencontrent plus, ils finissent par se caricaturer. Les entreprises pensent parfois que certains publics sont éloignés de l’emploi. Les personnes éloignées de l’emploi pensent parfois que les entreprises ne veulent pas d’elles. Les institutions cherchent des solutions mais peinent à mobiliser tous les acteurs. Chacun agit avec de bonnes intentions, mais dans des sphères séparées.

Le rôle d’each One est précisément de créer les conditions de la rencontre. Nous ne sommes ni uniquement un organisme de formation, ni uniquement un intermédiaire de recrutement. Nous sommes un traducteur entre des univers qui parlent des langages différents mais poursuivent souvent le même objectif : permettre à chacun de contribuer pleinement à la société.

Être un tiers de confiance, c’est créer un espace où les engagements sont réciproques et où les promesses deviennent des résultats. C’est comprendre les besoins des entreprises, reconnaître le potentiel des talents et construire les passerelles qui permettent aux deux de se rencontrer durablement. C’est aussi faire tenir ensemble tout un écosystème : nous animons aujourd’hui un réseau de plus de 2 000 partenaires publics, privés et associatifs, et nous travaillons main dans la main avec France Travail, à nos côtés depuis nos débuts.

Depuis notre création, nous avons constaté que la confiance ne se décrète pas ; elle se construit par l’expérience, et par la preuve. Lorsqu’une entreprise recrute avec succès un réfugié, un jeune décrocheur ou une personne éloignée de l’emploi, les représentations changent. Lorsqu’un talent accède à une carrière qu’il pensait inaccessible, sa relation aux institutions, à l’entreprise et à la société évolue également. Cette dynamique est d’ailleurs mesurable : chaque euro public investi dans notre action génère 4,3 euros d’économies pour la collectivité à cinq ans.

Notre ambition est de démontrer que ce Grand Rapprochement auquel nous contribuons n’est pas seulement une réponse à des enjeux de recrutement ou de solidarité. C’est un projet de société. Parce qu’en recréant des liens là où il y avait de la distance, nous contribuons à reconstruire ce dont nos démocraties ont aujourd’hui le plus besoin : la confiance.