Yasmine Kertzinger (Port de Strasbourg) : « La réindustrialisation et la transition écologique ne sont plus des objectifs contradictoires »

Lauréate du Choiseul Alsace 2026, Yasmine Kertzinger est également Responsable du pôle Transitions & Communication du Port de Strasbourg. A l’occasion des 100 ans du Port, elle se confie à Choiseul sur ses nouveaux défis comme infrastructure stratégique et acteur du territoire alsacien.

La décarbonation est souvent perçue comme un coût. Pourquoi êtes-vous convaincue qu’elle pourrait devenir l’un des principaux avantages compétitifs du Port de Strasbourg ?

Pendant longtemps, la décarbonation a été abordée principalement sous l’angle de la contrainte. Pourtant, lorsqu’on observe les évolutions industrielles et logistiques actuelles, on voit qu’elle devient progressivement un facteur d’attractivité.

Ce qui me frappe dans le projet stratégique du Port de Strasbourg, c’est qu’il ne traite pas la transition écologique comme un sujet isolé. Elle est pensée en lien avec les questions d’industrie, de transport, d’énergie et de souveraineté économique.

La multimodalité, le report modal vers le fleuve et le rail, l’accompagnement des entreprises dans leur trajectoire de décarbonation ou encore les démarches engagées à l’échelle de la zone industrialo-portuaire montrent que la transition écologique peut aussi être un levier de développement.

À l’avenir, les entreprises choisiront de plus en plus les territoires capables de leur offrir des solutions logistiques performantes et sobres en carbone. Dans ce contexte, je pense que la décarbonation ne sera pas seulement un enjeu environnemental : elle deviendra un véritable avantage concurrentiel pour les territoires qui auront su l’anticiper.

Comment faire d’un anniversaire institutionnel un véritable moment de mobilisation collective pour l’avenir du territoire ?

Je crois qu’un anniversaire institutionnel ne peut plus se limiter à commémorer une histoire, aussi riche soit-elle. Il doit aussi permettre d’ouvrir une conversation sur l’avenir.

Les 100 ans du Port de Strasbourg sont évidemment l’occasion de mettre en valeur un siècle de développement économique, industriel et logistique au service du territoire. Mais ce qui me semble tout aussi important, c’est de profiter de cet anniversaire pour créer des rencontres entre des publics qui n’ont pas toujours l’occasion d’échanger : entreprises, collectivités, étudiants, habitants, acteurs culturels ou encore partenaires européens.

À travers la diversité des événements proposés, l’idée est de montrer que le port n’est pas seulement une infrastructure économique. C’est aussi un acteur du territoire, confronté à des enjeux qui concernent tout le monde : la transition écologique, l’emploi, l’industrie, les mobilités ou encore l’ouverture européenne.

Ce qui m’intéresse dans un centenaire, ce n’est pas seulement ce qu’il raconte du passé, mais ce qu’il permet de déclencher pour l’avenir. Si les événements organisés donnent envie à davantage de personnes de comprendre le rôle du port, de s’intéresser aux transformations en cours et d’imaginer leur place dans le territoire de demain, alors l’objectif sera atteint. Le plus bel hommage que l’on puisse rendre aux générations qui ont construit le port est sans doute de préparer collectivement les cent prochaines années.

Peut-on désormais considérer les ports intérieurs comme des acteurs géopolitiques à part entière ?

Les crises récentes ont profondément changé notre regard sur les infrastructures logistiques. La pandémie, les tensions sur les approvisionnements ou encore les enjeux énergétiques ont montré à quel point certaines infrastructures que l’on considérait comme techniques sont en réalité stratégiques.

Les ports intérieurs occupent aujourd’hui une place particulière parce qu’ils se situent au croisement de plusieurs enjeux : circulation des marchandises, réindustrialisation, transition énergétique, résilience des chaînes logistiques et coopération européenne.

Le cas de Strasbourg est particulièrement intéressant. Sa position sur le Rhin, au cœur de l’un des principaux corridors européens, lui donne une dimension qui dépasse largement l’échelle locale. Ce qui se joue dans les ports intérieurs concerne aussi la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements, à développer son industrie et à réussir sa transition écologique.

Je ne sais pas si l’on peut parler d’acteurs géopolitiques au sens classique du terme, mais il est certain qu’ils sont devenus des infrastructures stratégiques dont l’importance est aujourd’hui beaucoup plus visible qu’elle ne l’était il y a encore quelques années.

Selon vous, l’Alsace peut-elle devenir l’un des territoires européens qui réussissent simultanément leur transition écologique, leur réindustrialisation et leur attractivité économique, ou faudra-t-il accepter certains arbitrages ?

J’ai tendance à penser que l’Alsace dispose de nombreux atouts pour relever ce défi.

Sa position géographique au cœur de l’Europe, sa tradition industrielle, sa culture de l’innovation et sa proximité avec l’Allemagne et la Suisse constituent un écosystème particulièrement favorable. On y trouve aussi des infrastructures et des acteurs capables de faire le lien entre les enjeux économiques et environnementaux.

Pour autant, je me méfie des discours qui laisseraient penser qu’il n’y aura aucun arbitrage. Les transitions impliquent forcément des choix, des priorités et parfois des débats. La question est moins de savoir s’il y aura des arbitrages que de savoir comment les conduire collectivement.

Ce qui me semble encourageant, c’est que de plus en plus d’acteurs considèrent que la réindustrialisation et la transition écologique ne sont plus des objectifs contradictoires. Les territoires qui réussiront seront probablement ceux qui sauront faire de la transition un moteur d’innovation, d’attractivité et de création de valeur. L’Alsace a toutes les cartes pour faire partie de ceux-là.

Le véritable défi des infrastructures du XXIe siècle est-il encore d’investir, ou est-il devenu de construire un consensus autour de ces investissements ?

Je pense que le défi est désormais autant humain que technique.

Les grands projets d’infrastructures continuent évidemment de nécessiter des investissements importants. Mais ce qui a profondément changé, c’est l’attente des citoyens et des parties prenantes. Aujourd’hui, les projets doivent être expliqués, débattus et partagés.

C’est particulièrement vrai pour les infrastructures portuaires ou logistiques, qui concentrent souvent des enjeux économiques, environnementaux et territoriaux très forts. La question n’est plus seulement de savoir si un projet est pertinent sur le plan technique. Elle est aussi de savoir s’il est compris, accepté et approprié par les acteurs concernés.

À mes yeux, construire un consensus ne signifie pas rechercher l’unanimité. Cela signifie créer les conditions d’un dialogue transparent et permettre à chacun de comprendre les enjeux, les bénéfices mais aussi les contraintes associés aux projets.

Finalement, les infrastructures les plus durables sont peut-être celles qui parviennent à construire autant de confiance que de performance. C’est sans doute l’un des grands défis du XXIᵉ siècle.