Marie-Flore Leclercq (Réseau Entourage) : « La cohésion sociale, ne peut exister qu’à condition de fraternité »
Marie-Flore Leclercq est la Directrice générale de Réseau Entourage, une association qui lutte contre la précarité et l’exclusion en redonnant des réseaux de soutien à celles et ceux qui n’en donnent plus. Lauréate du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », elle milite pour que les plus précaires et exclus de la société puissent y retrouver leur place. Cette considération est pour elle le socle de la dignité sur laquelle se construit l’estime et la confiance en soi.
Entourage part du postulat que l’exclusion est d’abord une rupture de lien avant d’être une rupture de ressources, en quoi ce renversement de perspective change-t-il fondamentalement la façon d’aborder la question sociale ?
Nous sommes des êtres de relation. Et en particulier c’est par le regard des autres, que nous nous sentons exister et appartenir. Cette considération, être reconnu comme semblable, est le socle de la dignité sur laquelle se construit l’estime de soi puis la confiance en soi, en l’autre et en l’avenir qui sont les moteurs du fameux « pouvoir d’agir ». Et les relations humaines sont aussi le sel de la vie, ce qui lui donne son goût. Combien de personnes témoignent que « au départ c’est une rencontre » ?
Enfin faire nation, la cohésion sociale, ne peut exister qu’à condition de fraternité. Et cela commence par reconnaitre l’autre, le connaitre et accepter l’altérité. C’est pourquoi il est très préoccupant qu’un tiers des Français ait moins de 2 réseaux de sociabilisation et que 10% soient en situation d’isolement sévère.
Pour les plus précaires, ce chiffre monte à 16% ! Ca s’explique parce que précarité et isolement forment un véritable cercle vicieux : l’absence de temps, de moyens, un logement précaire, insalubre ou inexistant tout cela amène à renoncer aux occasions de lien. Et dans l’autre sens, avancer sans personne sur qui compter, c’est l’assurance qu’une difficulté se transforme en précarité.
Ca s’explique mais c’est la double peine pour ces personnes qui se retrouvent dans l’impossibilité de réaliser leur potentiel et de contribuer à la vie collective.
Pour les personnes en précarité, retrouver du lien c’est à la fois la source de la remobilisation (par la considération retrouvée) ET les conditions de son succès. Retrouver une place dans la société est un long chemin, trop ardu pour celui qui n’a ni soutien, ni coup de main, ni encouragement. Nous les « inclus », on passe notre temps à mobiliser notre réseau, à donner un coup de main à quelqu’un parce qu’il habite à côté, à recommander un ami d’amie etc. C’est cette ressource à double effet : déclencheur et facteur de chance qu’Entourage reconstruit pour les personnes isolées en précarité.
Un autre changement induit par ce regard porté sur la santé relationnelle, c’est qu’elle donne à chacun l’opportunité d’agir : dire bonjour, accorder du temps, passer un moment à faire quelque chose ensemble, c’est à notre portée à tous. Entourage s’est construit pour faciliter et développer cette possibilité que nous avons tous de contribuer à la lutte contre la précarité.
Comment construire une communauté de voisins engagés sans que l’élan initial ne s’épuise, et sans que la relation ne bascule dans l’assistanat ou la bonne conscience ?
On a longtemps cherché LA feature qui ferait basculer la communauté Entourage vers plus de rencontres en mixité sociale mais ce qui a marché c’est une somme de plein de choses : Du contenu sur l’importance du lien, la bonne posture et les risques du syndrome du sauveur
- Des occasions de créer du lien nombreuses et renouvelées – à travers une programmation où chacun peut trouver son compte, qui mélange évènements récurrents et one-shot, qui articule groupes en ligne et évènements en présentiel
- Des référentiels communs (charte des évènements, charte de l’application, format d’évènements), de la modération et de la médiation qui contribuent à faire d’Entourage un endroit où on est bien. Le respect de la temportalité de chacun : ici pas d’engagement, chacun s’engage à son rythme.
- À l’heure où la fragmentation sociale s’accélère, que révèle le modèle Entourage sur notre capacité collective à recréer du commun à partir des marges ?
Nos études d’impact nous ont montré une chose importante : 60% des personnes viennent avec l’ambition d’aider, et 94% finissent par agir différemment avec « les autres en général ». Entourage est donc l’occasion de vivre quelque chose de transformant.
Rencontrer des personnes avec qui nous avons des différences supposées ou réelles nous permet de vivre tout ce que nous avons en commun : des rêves, des émotions et des fragilités. Rire à la même anecdote, vibrer pour le même geste sportif, s’inquiéter des mêmes nouvelles.. Cette rencontre permet par la suite d’accueillir les vulnérabilités de chacun.
C’est source de résilience. Et de performance. Une étude de HEC S&O Institute le démontre : les niveaux de PIB sont positivement corrélés au capital social de liaison : ces liens dits « faibles » que nous cultivons avec des personnes en dehors de notre cercle le plus proche.
Le relationnel, ce n’est pas « des moments sympas » mais un choix très rationnel !