Maria Mikhail (ENERGO) : « L’innovation doit intégrer des dimensions industrielles, économiques et opérationnelles »

Maria Mikhail est General Manager au sein d’ENERGO, une entreprise qui développe une technologie permettant de transformer des gaz en molécules énergétiques ou chimiques à forte valeur ajoutée. Son objectif est de contribuer à rendre les technologies de décarbonation plus accessibles, rentables et déployables à grande échelle. Lauréate du palmarès Choiseul Hauts-de-France, elle revient dans cette interview sur les enjeux et les défis du secteur énergétique dans un contexte d’industrialisation des solutions de transition énergétique.

Votre parcours vous a conduite de la recherche académique à la direction d’une entreprise DeepTech. Quels enseignements tirez-vous de cette transition entre laboratoire et industrie, et comment transforme-t-elle votre vision de l’innovation ?

Le passage de la recherche académique à la direction d’une entreprise DeepTech m’a surtout appris que l’innovation ne se limite pas à la performance scientifique, mais qu’elle doit impérativement intégrer des dimensions industrielles, économiques et opérationnelles dès sa conception.

Dans un laboratoire, l’objectif principal est la preuve de concept ; dans l’industrie, il s’agit de transformer cette preuve en solution robuste, scalable et compétitive. Cette transition a profondément modifié ma vision de l’innovation : elle n’est plus uniquement une question de rupture technologique, mais un processus global qui inclut l’industrialisation, la chaîne de valeur, le financement et l’acceptabilité économique.

La décarbonation de l’industrie est aujourd’hui un enjeu à la fois environnemental, économique et géopolitique. Comment des technologies comme la valorisation du CO₂ peuvent-elles renforcer la compétitivité des entreprises tout en contribuant à la souveraineté énergétique européenne ?

Les technologies de valorisation du CO₂ comme la nôtre transforment une contrainte environnementale en ressource stratégique. Elles permettent de réduire les émissions industrielles tout en créant de nouvelles chaînes de valeur autour de molécules bas carbone. Sur le plan économique, elles offrent aux industriels un levier de différenciation et de compétitivité dans un contexte de réglementation carbone de plus en plus exigeant. Sur le plan géopolitique, elles contribuent à réduire la dépendance aux énergies fossiles importées en développant une production locale de carburants et molécules synthétiques. C’est un outil concret de souveraineté énergétique nationale et européenne.

Les territoires jouent un rôle déterminant dans le développement des technologies de rupture. Comment une entreprise comme ENERGO construit-elle des partenariats avec les industriels, les acteurs publics et les centres de recherche pour accélérer le passage à l’échelle ?

ENERGO s’appuie sur une logique d’écosystème. Le passage à l’échelle des technologies de rupture ne peut se faire sans coopération étroite entre industriels, acteurs publics et recherche. Nous construisons des partenariats industriels pour valider les cas d’usage et sécuriser l’intégration des solutions dans des environnements réels.

Nous collaborons avec les acteurs publics pour structurer le financement, l’ancrage territorial et l’acceptabilité des projets. Enfin, les partenariats avec les centres de recherche permettent de continuer à améliorer la performance technologique. Cette approche tripartite est essentielle pour accélérer l’industrialisation.

Les prochaines années seront marquées par l’industrialisation des solutions de transition énergétique. Quels seront, selon vous, les principaux défis à relever pour transformer les innovations DeepTech en succès industriels et en moteurs de croissance durable ?

Le premier défi est celui de l’industrialisation, c’est-à-dire le passage du prototype à des unités fiables, reproductibles et économiquement viables. Le deuxième est le financement, car les projets DeepTech nécessitent des capitaux sur des cycles longs. Le troisième est l’intégration dans les infrastructures existantes, souvent complexes et contraintes. Enfin, il y a un enjeu humain et organisationnel : attirer et structurer des équipes capables de combiner excellence scientifique et exécution industrielle. Le succès des DeepTech repose sur la capacité à aligner ces quatre dimensions de manière cohérente.