Coline Guenel (Colette) : « Le passage à la retraite est un vrai séisme pour les relations sociales »
Lauréate du palmarès Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », Coline Guénel est la co-fondatrice de Colette, un club qui a pour objectif de développer à grande échelle la solidarité intergénérationnelle. Cette ambition se traduit par l’organisation d’activités, de déjeuners et le mise en place de cohabitations intergénérationnelles. Dans cet entretien, elle revient sur les raisons qui l’on poussé à entreprendre et ce que révèle le succès de son application.
En quoi la solitude des seniors constitue-t-elle un angle mort des politiques sociales et un défi spécifique pour les initiatives de terrain ?
La solitude des seniors reste encore largement considérée comme une conséquence « normale » ou inévitable du vieillissement. Pourtant, il s’agit d’un enjeu majeur de santé publique, comme l’a d’ailleurs attesté un rapport de Santé publique France en 2025, avec des impacts majeurs sur la santé physique, mentale et le maintien de l’autonomie.
Le problème réside dans le fait que nos politiques publiques sont encore majoritairement construites autour de la gestion de la dépendance, du soin ou du maintien à domicile. Le lien social, qui est pourtant le premier levier de prévention, reste traité comme un sujet secondaire. De plus, la solitude est un phénomène largement invisible : contrairement à la perte d’autonomie ou à la précarité financière, elle ne dispose pas d’indicateurs de suivi clairs.
Les chiffres récents sont pourtant alarmants : selon le rapport 2025 des Petits Frères des Pauvres, 750 000 personnes âgées sont aujourd’hui en situation de « mort sociale » en France, c’est-à-dire sans ou presque sans aucune interaction humaine. C’est l’équivalent d’une ville comme Marseille. Plus inquiétant encore, cet isolement extrême a augmenté de 150 % en moins de dix ans et pourrait toucher plus d’un million de personnes d’ici 2030 si nous n’agissons pas.
Pour les initiatives de terrain, le défi est donc double : il faut d’abord réussir à repérer ces personnes invisibles, puis recréer progressivement un lien de confiance grâce à une présence de proximité.
Chez Colette, nous avons d’ailleurs fait un constat frappant : la moyenne d’âge de nos membres est de 64 ans. Or quand nous avons lancé ce projet avec la mission d’accompagner les seniors à « bien vieillir », nous pensions plutôt nous adresser aux 75 ans et plus. Nous n’imaginions pas que la solitude se faisait ressentir si tôt. La vérité, c’est que le passage à la retraite est un vrai séisme pour les relations sociales. Il ne faut pas attendre la dépendance pour s’emparer du sujet : la solitude frappe à tout âge, et elle est dangereuse pour la santé, c’est prouvé.
Comment Club Colette recrée-t-il du lien à partir d’une génération que les réseaux sociaux et les dispositifs numériques ont largement laissée de côté ?
C’est LA question qui nous revient le plus souvent : n’est-ce pas contre-intuitif de développer une application mobile pour cette génération ? Et bien détrompez-vous ! La grande majorité des membres Colette sont extrêmement à l’aise avec leur téléphone. C’est un outil qu’ils utilisent au quotidien de manière très efficace.
Contrairement aux idées reçues, les plus de 50 ans ne sont pas du tout déconnectés du numérique. Ils naviguent sur Internet, utilisent les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Le véritable frein n’est pas technologique. Ce qui fait la différence, c’est l’utilité de l’outil : cette génération adopte volontiers une technologie si elle répond à un besoin concret et propose une expérience simple, rassurante et fluide.
Chez Colette, nous avons conçu notre plateforme avec une philosophie claire : le numérique doit être un facilitateur de lien social, pas une finalité. Notre application ne cherche pas à retenir les utilisateurs derrière un écran, mais à les rassembler dans la vraie vie. Elle leur permet de découvrir des activités locales, de rencontrer de nouvelles personnes ou de rejoindre une communauté de quartier, tout en restant épaulés par une équipe humaine dès que c’est nécessaire.
Aujourd’hui, plus de 120 000 membres ont déjà rejoint le Club Colette, ce qui prouve qu’il y avait une immense attente. La force de notre modèle repose sur son aspect participatif : nos membres ne sont pas de simples utilisateurs passifs, ils proposent eux-mêmes des activités, créent des groupes et animent leur communauté. Ils sont pleinement acteurs du lien social.
Que révèle le succès de votre modèle sur ce que la génération actuelle recherche et que l’offre existante ne leur donnait pas ?
Le succès du Club Colette démontre avant tout que les plus de 50 ans, comme toutes les générations d’ailleurs, ne se définissent pas par leur âge, mais par leurs envies. Ils ne recherchent pas des dispositifs médico-sociaux ou des activités étiquetées « pour les seniors ». Ils veulent simplement des opportunités de faire de nouvelles rencontres, de découvrir des loisirs et de maintenir une vie sociale active. Nous avons créé un Club pensé par des jeunes pour des moins jeunes, parce que finalement, l’âge, on s’en fiche !
À tout âge, on a besoin de relations humaines, de partage et d’être bien entouré. Et cette génération a un avantage formidable : ses membres nous confient souvent qu’ils n’ont « plus rien à perdre ». Cela leur donne une immense ouverture d’esprit. Comme le résume très bien l’un de nos membres : « Je m’inscris à une activité où je ne connais personne. Au mieux, je me fais 5 nouveaux copains, au pire, je ne les revois pas, c’est simple ! »
Cela révèle une mutation profonde : nous faisons face à une génération qui aspire à une retraite profondément active. Ils veulent continuer à apprendre, voyager, transmettre et élargir leur cercle amical.
Pendant trop longtemps, l’offre globale dédiée aux seniors s’est focalisée sur la gestion de la vulnérabilité ou de la dépendance. Or, la grande majorité des plus de 50 ans cherche des solutions positives, axées sur la vitalité, qui leur permettent de rester maîtres de leur vie sociale. Le succès de Colette confirme que le lien social ne se décrète pas : il se crée naturellement lorsqu’on offre aux gens un cadre bienveillant pour partager des expériences. Une fois ce cadre posé, la communauté prend le relais et fait vivre la dynamique.