Musées et entreprises : pour y croire vraiment
Lauréate du Choiseul Hauts-de-France, Hélène Duret, directrice conservatrice des musées La Piscine et La Manufacture à Roubaix, défend une vision renouvelée des relations entre musées et entreprises. À travers l’histoire singulière de La Piscine, elle montre comment les institutions culturelles peuvent contribuer à l’attractivité, à la transmission des savoir-faire et à la cohésion d’un territoire, tout en construisant avec les entreprises des relations qui dépassent largement le mécénat.
Quelle est la place d’un directeur ou d’une directrice de musée dans un classement de personnalités économiques ? Voilà la question que je me suis posée l’année dernière, puis cette année, après avoir eu l’honneur de figurer au classement Choiseul Hauts-de-France. Mais j’y vois – je veux y voir – précisément le fait que les musées, et plus particulièrement les musées publics, ont leur place, non seulement dans une économie de la culture et du tourisme, dans une logique d’attractivité commune avec les entreprises du territoire, mais aussi que musées et entreprises ont à partager une relation win-win (voilà qui n’est pas un vocable de cultureux !) à plus d’un titre. Du point de vue des dirigeants de musées, trop souvent confrontés à des difficultés budgétaires, les relations avec le monde entrepreneurial sont généralement appréhendées sous l’angle du développement des ressources propres (locations d’espaces, mécénat, parrainage) et parfois vécues comme une relation déséquilibrée : s’il s’agit d’un aspect important, il me semble crucial, pour les deux parties, de ne pas appauvrir la relation pour s’en tenir là.
Le musée La Piscine, depuis ses prémisses au 19e siècle, nourrit une histoire atypique avec le monde de l’entreprise : contrairement à la majorité des musées français, issus de la volonté d’un pouvoir politique centralisé d’irriguer le territoire français, le musée de Roubaix est le fruit des industriels du textile, qui en font d’abord un répertoire de motifs textiles avant de le penser comme un musée d’art en lien étroit avec la formation des jeunes ingénieurs. Cette relation patrimoniale ne s’est jamais démentie, et notre collection intègre bien d’autres fonds d’entreprises, de manière privilégiée sur le volet textile et mode : 3 Suisses, Comme des garçons, Phildar, parmi bien d’autres. Les musées écrivent aussi l’histoire entrepreneuriale et son versant social – mais sans se scléroser dans une vision passée. L’exposition « La Redoute, un temps d’avance » qui s’est tenue cette année a regardé près de deux siècles de création mais aussi les rebondissements les plus contemporains de la marque précurseure de la vente par correspondance
Au-delà d’une démarche de patrimonialisation, les musées sont pourvoyeurs de sens pour les entreprises, qui peuvent y trouver des intérêts divers avec un pas de côté qu’elles n’ont pas toujours le loisir de faire. Sous l’angle de la narration : l’exposition « L’art du motif » du printemps 2026 permet de mettre en lumière le métier de print designer par l’invitation faite au studio Minakani, fournisseur de motifs textiles pour les marques qui nous accompagnent au quotidien, de Monoprix à Du pareil au même. Sous l’angle de la transmission des savoir-faire : l’équipe de La Manufacture, musée de la mémoire et de la création textile, s’est formée auprès de tisserands, en retraite et en activité, pour préserver la technicité des métiers à tisser de la seconde moitié du 20e siècle et s’impose ainsi comme un lieu sans équivalent pour la préservation de gestes de métiers en voie de disparition. Et enfin, sous l’angle de passions partagées : le Cercle des Entreprises Mécènes de La Piscine rassemble des entrepreneurs qui souhaitent vivre leur mécénat, soutiens passionnés par le lieu et ses projets bien au-delà d’une relation transactionnelle.
Enfin, inscrire les musées et le service public aux côtés des entreprises est un geste fort et indispensable pour faire société ensemble. Les collectivités ont parfois plus de souplesse que les entreprises pour s’affirmer comme employeurs solidaires – c’est le cas de La Piscine, qui, à son ouverture, a choisi d’employer une partie des salariés de La Lainière, fermée l’année précédente. Ce rôle social est indispensable dans une ville fragile économiquement et socialement, Roubaix figurant encore trop souvent comme l’une des communes les plus pauvres de France. On sait aussi que les services publics de proximité – et la culture n’est pas en reste – constituent l’un des remparts contre les isolements qui alimentent les extrêmes politiques. Dès lors, les musées ont vocation à se positionner comme service public, comme service aux publics, et jouer le rôle de maillon au sein d’une économie équilibrée entre acteurs publics et privés.
Cette articulation étroite entre culture et entreprises, héritage patrimonial et social d’un territoire industriel, est au cœur de l’activité du musée La Piscine. Le rôle économique des musées, au-delà du bien souvent fantasmé « effet Bilbao », reste mal identifié ou sous-estimé – à Roubaix, aucun doute possible : La Piscine a participé en 25 ans à une métamorphose de l’image de la Ville et occupe désormais une place économique incontournable avec un réel effet d’entraînement sur le territoire. Un choix de la culture que la collectivité poursuit, avec la municipalisation en 2025 de La Manufacture, l’autre musée de Roubaix : un choix à contrecourant des tendances, permettant de parier sur des économies d’échelle et surtout des synergies de programmation entre les deux musées, désormais réunis au sein d’un service des musées que j’ai le plaisir de diriger. Aux entreprises de notre territoire, je voudrais adresser une invitation : poussez la porte des musées. Vous n’y trouverez pas seulement des projets à soutenir, mais des lieux où se fabriquent le lien social, la créativité, la mémoire… des partenaires avec lesquels construire des récits, transmettre des savoir-faire, renforcer l’attractivité de notre territoire et faire vivre une ambition commune au service de l’intérêt général.