Maud Guérin (Herooes) : On a appris à liker. On a désappris à lier.

Maud Guérin a fondé Herooes, une plateforme d’engagement citoyen permettant de trouver des missions de bénévolat autour de chez soi. Lauréate du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien en 2025 », elle défend un usage du numérique au service du bien commun.

Ma génération sait tout faire à distance. Commander un dîner, trouver un logement pour le week-end, rencontrer quelqu’un un mardi soir. Nous avons délégué à la technologie une chose que l’humanité gérait seule depuis toujours : créer du lien.

Tinder, Hinge et les autres applications ont transformé la rencontre en catalogue. On fait défiler des visages comme on fait défiler des produits. Le paradoxe est vertigineux : jamais nous n’avons été aussi connectés, jamais nous ne nous sommes sentis aussi seuls. On a fini par en faire une formule : la solitude serait le mal de notre siècle. Les chiffres lui donnent raison. Les chiffres lui donnent raison. Chez les 18-24 ans, 40% souffrent d’une solitude chronique, c’est-à-dire se sentent seuls en permanence ou presque, de loin la tranche d’âge la plus touchée. Et plus d’un jeune sur deux estime que les réseaux sociaux aggravent encore ce sentiment1 . À force d’avoir des outils pour tout, nous avons perdu le geste. Aborder un inconnu, tenir une conversation qui ne s’arrête pas au premier silence, s’engager sans savoir à l’avance ce que ça donnera : ces réflexes s’atrophient. Nous formons une génération qui désapprend, peu à peu, le lien spontané, authentique, celui qui se tisse sans outils.

Et voilà que l’intelligence artificielle accélère le mouvement. On lui parle seul, dans un chat privé. Elle écoute sans jamais contredire, console sans jamais fatiguer, joue tour à tour le confident, le psy, le meilleur ami. Un interlocuteur parfait, taillé pour nous plaire. Le problème est là. Le lien réel, lui, résiste. Il suppose des désaccords, des silences gênants, des réactions non polies, des points de vue qui heurtent les nôtres. Tout ce qu’une machine complaisante nous épargne, et tout ce qui, précisément, nous apprend à vivre ensemble. Plus nous confions nos échanges à un miroir docile, plus nous désapprenons l’autre, le vrai, l’imparfait. Et vite.

Il y a donc urgence. Car une société qui se fragmente est une société vulnérable. La méfiance, la division, la peur de l’autre forment le terreau où prospèrent le repli et la haine. On a souvent relevé, ces dernières années, combien notre époque évoquait certains climats d’avant-guerre : mêmes tensions, même montée des extrêmes, même défiance généralisée. Le lien n’est pas un supplément d’âme. C’est ce qui tient une société debout. Il est à chérir, à protéger, à ne surtout pas prendre pour acquis.

Or, et si ce lien était à portée de main ? S’il suffisait de sortir de chez soi, d’aller dans son quartier, d’oser pousser la porte d’une association ? Il y a en France 1,5 million d’associations et plus de 12,5 millions de bénévoles2. Dans chaque quartier, des gens se réunissent autour de projets plus grands qu’eux-mêmes. Ce sont des viviers de rencontres, des occasions de s’unir, de retrouver du sens, de ralentir. Le bénévolat est peut-être le dernier endroit où le lien se fabrique encore pour de vrai : pas un lien filtré, pas un lien calculé par un algorithme de compatibilité, mais un lien qui naît d’une action commune. On ne devient pas proche parce qu’on s’est trouvé compatible sur une application. On le devient parce qu’on a passé deux heures, un samedi matin, à faire la même chose côte à côte, pour quelqu’un d’autre, et un peu pour soi.

C’est ce constat qui a donné naissance à l’association Herooes.fr. L’idée est simple : reprendre tous les codes du digital que nous connaissons déjà par cœur, et les mettre au service du lien réel, dans nos associations de quartier. Sur Herooes.fr, on trouve une mission de bénévolat comme on réserve une table : géolocalisée près de chez soi, courte et concrète, réservable en un clic, avec des recommandations selon ses envies et ses disponibilités. Le même confort, les mêmes réflexes qu’une application du quotidien, mais au bout du parcours il n’y a pas une livraison ou un « match » : il y a une vraie mission, et surtout de vraies rencontres. Car le problème n’a jamais été l’envie de s’engager. Près de 25 millions de français aimeraient s’engager, mais ne franchissent pas le pas3. Pas le temps, pas d’expérience, pas légitime, la peur de mal faire. Nous avons donc pris à la technologie ce qu’elle sait faire de mieux, la facilité du premier pas, pour l’orienter vers ce qui compte vraiment : le lien, le sens. Deux heures, un samedi, dans sa ville, pour une cause, ensemble.

Mais nous l’avons vite compris : le digital ne suffit pas. Il facilite le premier pas, oui, mais pour que le lien dure, il faut de la rencontre, en vrai. Alors nous provoquons des rendez-vous en physique. Entre associations d’abord, pour créer des synergies, dans une période de crise budgétaire où personne ne s’en sortira seul. Entre bénévoles ensuite, pour rassembler ce que nous appelons les « hérooes » du quotidien : celles et ceux qui osent prendre quelques heures, en plus d’un emploi du temps déjà chargé, pour passer à l’acte. Sortir de leur zone de confort. Oser ce moment un peu inconfortable, le « comment puis-je vous aider ? », d’où naissent les plus belles rencontres.

Ce que nous observons, c’est que le lien revient dès qu’on lui laisse une occasion. Des gens qui ne se seraient jamais croisés reviennent. Pour la cause. Pour les autres. Nous n’avons pas inventé le lien. Nous avons réutilisé les codes du digital pour le remettre au devant de la scène. Herooes, au fond, c’est cela : se servir du virtuel pour raviver le lien réel.

Alors la prochaine fois que vous ouvrirez une application pour liker, pensez peut-être à une autre, faite pour lier. Pour vous, ou pour ceux que vous aimez, un ami, un parent, un grand-parent, un adolescent. Dites-leur un mot d’Herooes.fr. Ou plus simplement, dites-leur un mot de l’engagement. Deux heures données, une porte poussée, des rencontres inédites, authentiques. Vous leur rendrez service. Et à la société tout entière, un peu, aussi.