Mariam Testard (The Good Choice) : « L’engagement citoyen recrée ce que beaucoup de jeunes avaient perdu : la confiance. »
Mariam Testard est la fondatrice deThe Good Choice, une afterschool qui lutte contre le décrochage scolaire des jeunes issus des quartiers populaires et des zones rurales. Lauréate du palmarès Les 40 qui (re)créent du lien 2025, elle répond aux questions de Choiseul Magazine.
En quoi l’engagement citoyen constitue-t-il un outil de reconstruction du lien pour des jeunes que l’école et les institutions n’ont pas su retenir ?
Le décrochage scolaire est souvent présenté comme l’histoire d’un élève qui aurait abandonné l’école. Je crois que c’est une lecture incomplète.
Nous pensons que c’est d’abord une rupture de lien. Lorsqu’un jeune cesse de croire en l’école, il cesse souvent de croire en la place que la société lui réserve. Il cesse de croire qu’il est attendu quelque part. Il ne voit plus le sens de ce qu’il apprend, il ne se reconnaît plus dans les modèles qu’on lui présente et finit parfois par penser que la réussite n’est pas faite pour lui.
Nous croyons profondément que les jeunes des quartiers populaires et ruraux ne manquent ni de talent ni d’ambition ni d’intelligence. Ils manquent parfois simplement d’occasions de les révéler.
Chez The Good Choice, nous les accompagnons à créer des projets citoyens répondant aux Objectifs de Développement Durable des Nations Unies. Ils choisissent eux-mêmes une problématique de société qui les touche — la santé mentale, la salubrité, les discriminations, l’égalité femmes-hommes, le climat, l’alimentation ou encore l’accès aux droits — puis imaginent une réponse concrète.
Nous créons des expériences qui changent les représentations.
Nous avons choisi l’engagement citoyen comme levier de transformation.
L’engagement citoyen recrée ce que beaucoup avaient perdu : la confiance.
Confiance en soi, confiance dans les autres et confiance dans le fait qu’ils peuvent contribuer à construire le monde plutôt que de le subir.
Parce qu’on ne reprend pas confiance en soi en écoutant une conférence ou en écoutant un discours. On reprend confiance lorsqu’on fait.
Lorsqu’un jeune imagine une campagne contre les dépôts sauvages dans son quartier, réalise des interviews d’habitants, crée des affiches diffusées dans sa ville ou produit une vidéo de sensibilisation sur les réseaux sociaux, il découvre que son regard peut influencer les autres.
Lorsqu’il participe à l’organisation d’une course solidaire, qu’il accueille des centaines de coureurs, anime un podcast, coordonne des bénévoles ou prend la parole devant un public, il découvre qu’il est capable de responsabilités qu’il ne s’autorisait pas quelques mois auparavant.
Certains découvrent à cette occasion des compétences qu’ils ignoraient totalement posséder : gérer une équipe, communiquer, résoudre des imprévus, accueillir des participants ou animer un événement.
L’engagement citoyen est un formidable accélérateur parce qu’il remet immédiatement les jeunes dans une position d’acteurs. Ils cessent d’être ceux dont on parle pour devenir ceux qui proposent, construisent et inspirent.
Finalement, la plus belle victoire n’est pas qu’un jeune reprenne confiance en l’école. C’est qu’il reprenne confiance en lui. L’école, l’emploi et les projets suivent souvent naturellement lorsque cette confiance est retrouvée.
Comment The Good Choice crée-t-il des ponts entre des jeunes de quartiers populaires ou ruraux et des mondes professionnel, culturel, international, qui leur semblaient inaccessibles ?
Notre conviction est simple : on ne peut pas rêver de ce que l’on ne connaît pas.
On ne peut pas ambitionner un métier que l’on n’a jamais rencontré. On ne peut pas rêver d’un pays que l’on n’a jamais visité. On ne peut pas s’autoriser une carrière lorsque personne autour de soi ne l’a empruntée.
J’ai grandi à Grigny et Nicolas (le co-fondateur de The Good Choice) à Fleury-Mérogis et nous avons très tôt compris que le problème n’était pas l’absence de talent autour de nous, mais l’absence d’opportunités, de regards et d’espaces qui nous autorisaient à croire que nous pouvions aller loin.
Lorsqu’on grandit dans un territoire où peu de personnes sont entrepreneurs, chercheurs, diplomates, artistes ou dirigeants, ces métiers restent abstraits. Non pas parce que les jeunes n’en sont pas capables, mais parce qu’ils ne les ont jamais rencontrés.
Notre mission est donc très simple : élargir les horizons.
Chez The Good Choice, nous créons des passerelles permanentes entre les jeunes et des univers auxquels ils n’auraient pas naturellement accès.
Nous faisons entrer les jeunes dans des entreprises, nous leur faisons rencontrer des dirigeants, des artistes, des journalistes, des entrepreneurs, des chercheurs, des élus. Nous les emmenons voyager en Europe pour découvrir d’autres façons d’apprendre, d’entreprendre et de s’engager.
Mais surtout, nous renversons la logique habituelle : les jeunes ne viennent pas seulement écouter des parcours inspirants. Ils viennent défendre leurs propres projets.
Nous ne demandons pas aux jeunes de s’adapter seuls aux codes des entreprises. Nous demandons aussi aux entreprises de venir découvrir les talents des quartiers populaires et ruraux.
Lorsque nos jeunes pitchent leurs projets devant des dirigeants de Deloitte, Publicis, Société Générale ou d’autres partenaires, ils ne viennent pas chercher une faveur, ils viennent défendre une idée, convaincre, répondre aux questions, argumenter. Cette inversion du regard est fondamentale.
Nous voulons que les jeunes cessent de penser qu’ils doivent demander la permission d’entrer dans certains lieux. Nous voulons qu’ils comprennent qu’ils ont toute leur légitimité à y apporter leur regard, leurs compétences et leurs solutions.
Avec The Good Trip, nous partons à la rencontre d’initiatives citoyennes partout en Europe. Les jeunes découvrent d’autres cultures, d’autres langues, d’autres façons d’entreprendre et de résoudre les défis sociaux.
Pour beaucoup, c’est la première fois qu’ils prennent l’avion, la première fois qu’ils réalisent que le monde leur appartient autant qu’aux autres.
À leur retour, ce n’est pas seulement leur passeport qui s’est enrichi, c’est leur regard sur eux-mêmes. Ils reviennent convaincus qu’ils peuvent lancer un projet, créer une association, poursuivre des études, entreprendre ou travailler à l’international.
Nous ne voulons pas être une association qui « ouvre des portes ». Nous voulons que les jeunes comprennent qu’ils ont toute leur place dans les pièces qui se trouvent derrière ces portes.
Créer du lien, pour nous, ce n’est donc pas uniquement connecter des mondes qui s’ignorent. C’est permettre à chacun de reconnaître la valeur de l’autre.
Que révèle le décrochage scolaire sur la nature du lien ou de son absence, entre une société et une partie de sa jeunesse ?
Le décrochage scolaire est souvent présenté comme un problème individuel. Nous pensons qu’il raconte surtout une histoire collective.
Lorsqu’un jeune quitte l’école, il nous raconte surtout quelque chose de notre société. Il nous dit qu’à un moment donné, le lien s’est fragilisé.
Le lien avec l’école, bien sûr, mais aussi avec les institutions, avec le monde professionnel, avec la culture, avec les opportunités et parfois même avec la capacité à imaginer un avenir désirable.
Nous avons aussi malheureusement tendance à vouloir réparer les parcours plutôt qu’à reconnaître les potentiels.
Ce qui nous frappe chez The Good Choice, c’est que les jeunes n’ont pas perdu leurs rêves. Ils ont parfois simplement perdu la conviction qu’ils étaient autorisés à les poursuivre. C’est une nuance essentielle.
Cela nous demande de nous poser une question plus exigeante : « qu’avons-nous fait, collectivement, pour qu’un jeune cesse progressivement de croire qu’il avait une place parmi nous » ?
Chez The Good Choice, nous refusons de considérer ces jeunes comme des « problèmes à résoudre », une génération « à sauver ». Ils sont des potentiels à révéler, à condition qu’on leur donne enfin le droit d’exister pleinement, de rêver grand et de participer à la construction du monde qui vient.
Cela suppose de croire en leurs capacités avant même qu’ils aient des diplômes, de leur confier des responsabilités, de leur permettre de rencontrer des personnes auxquelles ils peuvent s’identifier et de leur montrer qu’ils ont leur place dans les grandes transitions sociales, écologiques et économiques.
Dans notre méthodologie, nous commençons toujours par demander : « Qu’est-ce qui t’anime ? Qu’est-ce que tu aimerais changer autour de toi ? »
À partir de cette réponse, nous construisons un parcours où le jeune expérimente, échoue parfois, recommence, rencontre des personnes inspirantes, développe ses compétences et reprend progressivement confiance.
Nous croyons profondément que le lien social ne se décrète pas. Il se construit lorsqu’une société fait comprendre à sa jeunesse qu’elle est attendue.
Notre ambition est finalement très simple : que chaque jeune puisse se dire un jour « Ma place existe déjà. Je n’ai pas besoin qu’on me l’accorde. J’ai simplement besoin qu’on me donne l’occasion de la prendre. ».
Au fond, créer du lien, ce n’est pas demander aux jeunes de rejoindre la société telle qu’elle existe. C’est construire une société qui leur donne réellement envie d’y prendre part.
Et c’est peut-être cela, le plus grand défi de notre époque : passer d’une société qui intègre à une société qui considère.
Car lorsqu’un jeune se sent considéré, il n’a plus besoin qu’on lui donne une place. Il commence à construire la sienne.