Léa Schnebelen (Grand Cru Rangen) : « L’alsace est un véritable carrefour européen »

Léa Schnebelen est mère, cheffe d’entreprise et vigneronne. Sa famille est à la tête d’un vignoble Grand Cru Rangen, installé à Thann depuis plusieurs générations. Lauréate du Choiseul Alsace, elle revient sur la capacité de l’Alsace à faire dialoguer savoir-faire, patrimoine et art de vivre.

Votre famille est profondément enracinée à Thann. Comment fait-on vivre un héritage fort sans le figer dans le passé, et quelles innovations vous semblent indispensables pour transmettre ce patrimoine aux générations futures ?

Depuis les débuts de notre civilisation, le langage et la parole permettent de transmettre les anecdotes et les faits historiques aux générations suivantes. Aujourd’hui encore, raconter notre histoire à nos visiteurs, incarner ce que nous vivons et faire connaître notre passé font partie de mes missions quotidiennes.

L’art a également toujours joué un rôle essentiel pour transmettre les légendes, la mythologie et les grandes épopées qui ont façonné nos sociétés.

De nos jours, les nouvelles technologies nous aident à valoriser ce patrimoine. Les retours de nos clients sur leurs expériences nous offrent une visibilité précieuse sur le web. Ces outils permettent de toucher une clientèle plus jeune, amatrice de vin ou non, mais qui partage un même besoin : celui de donner du sens à ce qu’elle découvre.

En d’autres termes, toutes les innovations qui facilitent l’accès à l’information sont d’une aide précieuse. Elles nous permettent également de cultiver l’exigence et de développer une écoute active des attentes de nos hôtes.

Cependant, je reste convaincue qu’il faut avant tout aimer profondément les personnes et leur consacrer du temps. Une rencontre, un échange ou une visite ne peuvent pas être automatisés.

Les outils d’aujourd’hui nous permettent certes d’optimiser certaines tâches, mais surtout de consacrer davantage de temps à l’accueil, au partage de notre histoire et à la promotion de nos racines auprès de nos visiteurs.

Dans ces conditions, nous avons investi dans une maison de maître au pied du Grand Cru Rangen de Thann afin d’incarner un savoir-faire et un art de vivre. Cette vision à 360 degrés répond à ce besoin de transmission et à cette volonté de partager notre amour du vignoble ainsi que de mettre en lumière les joyaux de Thann.

Vous défendez à la fois un terroir d’exception, un patrimoine historique unique et un certain art de vivre alsacien. Dans un contexte où les territoires cherchent à se différencier, comment l’Alsace peut-elle transformer cette richesse culturelle et humaine en véritable moteur d’attractivité ?

L’Alsace est un véritable carrefour européen. Elle doit donner envie à ceux qui la traversent de s’y arrêter. Souvent, son histoire complexe, ses racines multiples et son identité singulière trouvent un écho auprès des visiteurs.

Les pays du Vieux Continent ont une chance incroyable : leurs paysages et leurs vignobles millénaires ont été les témoins privilégiés des conflits comme des progrès qui ont façonné nos civilisations. Faire connaître cette histoire, la documenter et la transmettre est passionnant, mais il faut aussi savoir la rendre accessible au plus grand nombre.

Par exemple, Thann se situe à la fois sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et sur la route Via Habsburg. Ce carrefour européen possède également des liens historiques avec la dynastie des Grimaldi. Ces éléments témoignent de l’importance et de l’influence qu’a exercées ce territoire à travers les siècles.

L’attractivité de l’Alsace repose précisément sur cette capacité à faire dialoguer patrimoine, culture, histoire et art de vivre. Lorsqu’ils sont racontés avec authenticité, ils deviennent de véritables vecteurs d’émotion et d’attachement.

Vous êtes à la fois maman, vigneronne, œnologue et cheffe d’entreprise. Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans le monde viticole et entrepreneurial, et quel message aimeriez-vous transmettre à celles qui hésitent encore à se lancer ou à reprendre une entreprise familiale ?

De plus en plus de femmes prennent la parole et défendent leurs racines. Il arrive que mes écrits fassent écho à leur ressenti, même lorsqu’elles peinent elles-mêmes à trouver les mots pour l’exprimer.

Je crois qu’il faut faire confiance à son intuition et oser avancer. Il est essentiel d’aller au-delà de ses peurs. Nos proches nous aident souvent à prendre du recul, et la dynamique familiale permet bien souvent de faire émerger des solutions.

Bien sûr, mener de front sa vie de mère, de vigneronne et de cheffe d’entreprise représente un véritable défi. La vigne demande autant d’attention qu’un enfant. Savoir s’entourer est donc primordial. Les premières années sont déterminantes, aussi bien pour une vigne que pour un enfant.

J’ai appris à faire confiance et à partager certaines responsabilités, notamment dans le vignoble. J’ai la chance de pouvoir compter sur mon compagnon, qui veille sur notre fille lorsque je suis en déplacement ou en tournée.

Il est mon pilier. Il participe activement à l’entretien et au rajeunissement du vignoble.

La viticulture héroïque rend chaque tâche plus exigeante, mais récolter le fruit de notre travail est profondément gratifiant. Faire renaître un vignoble, c’est transmettre les valeurs que nos proches nous ont enseignées et faire vivre nos racines.

C’est une formidable leçon de résilience et de persévérance. Malgré les défis, elle permet de construire et de façonner des rêves sur le long terme.

Planter une vigne ou fonder une famille procèdent finalement de la même démarche : celle de croire en l’avenir et de se projeter bien au-delà de soi-même.