Benjamin Vegar (Carbone Ingénieurie) : « Pendant que l’Hexagone suffoque, les outre-mers ont vingt ans d’avance »

Lauréat du Choiseul Outre-mer 2025, Benjamin Vegar est le directeur de Carbone Ingénieurie, un cabinet de conseil et d’ingénierie implanté à La Réunion. Records absolus de chaleur, chantiers à l’arrêt, réacteurs bridés : la métropole découvre dernièrement ce que signifie faire tourner une économie sous stress thermique. Dans cette tribune, Benjamin Vegar plaide pour un renversement de perspective : ce que l’Hexagone vit comme une crise, les territoires tropicaux le pratiquent comme une discipline.

Le 24 juin 2026, la France a battu son record absolu de chaleur journalière. Trois semaines plus tard, l’Île-de-France est en vigilance rouge : livraisons suspendues, chantiers arrêtés, réacteurs bridés. Ce n’est plus de la fiction climatique mais le compte d’exploitation de l’économie française.

Les économistes ont posé des chiffres que tout comité exécutif devrait connaître. Une journée au-dessus de 32 °C équivaut, en perte d’activité, à une demi-journée de grève ; douze jours consécutifs amputent la croissance d’environ 0,3 point de PIB (Allianz Trade). Aucun dirigeant n’accepterait douze jours de grève par an sans plan de riposte ; face à la chaleur, la plupart n’ont ni plan, ni riposte.

Réduire le risque climatique à ses manifestations extrêmes serait pourtant une erreur de lecture. Derrière les chocs (canicules, cyclones, inondations) avancent les aléas graduels : dérive des températures, montée du niveau de la mer, raréfaction de l’eau. Ils ne font pas la une ; ils déprécient les actifs, sans prévenir. Demain plus qu’aujourd’hui, le niveau d’adaptation conditionnera la prime, l’accès au crédit, la valorisation.

Moins de conformité, plus de concret.

L’adaptation n’est donc plus un sujet RSE ; c’est une ligne du bilan. Mais le retard est pourtant massif : selon Bpifrance, deux tiers des dirigeants ne considèrent pas l’adaptation comme un enjeu majeur, et à peine plus d’un sur dix dispose d’une stratégie dédiée.

Disons-le à rebours de l’air du temps : la CSRD, qui impose une analyse des risques, y compris climatiques, se voulait ici être une alliée, avant d’être vécue comme une contrainte règlementaire. Inventorier ses aléas, ses sites exposés, ses dépendances fournisseurs, puis se doter d’un plan de résilience, ne rend pas l’entreprise moins compétitive, bien au contraire.

L’adaptation ne s’improvise pas : elle se pilote. Elle exige une méthode et une boîte à outils à la fois stratégique et opérationnelle : scénarios climatiques et cartographie des vulnérabilités en amont ; plans de continuité, ajustement des processus, dimensionnement des actifs et couverture assurantielle en aval. Sans cette ossature, l’adaptation reste un discours. Avec elle, elle devient un système.

Géoéconomie & climat : les outre-mers comme avant-postes.

Dans ce contexte, regarder les outre-mer comme des territoires vulnérables à secourir est une méprise. Voyons-les plutôt comme des têtes de pont, où s’exercent avec vingt ans d’avance les conditions d’exploitation qui attendent l’économie européenne ; un atout pour la France.

A titre d’exemple, l’océan Indien concentre des routes maritimes stratégiques, des économies insulaires en croissance comme Maurice, Madagascar, les Comores, les Seychelles, l’Afrique de l’Est en arrière-plan, et une exposition climatique parmi les plus fortes du globe. Pour ces marchés, l’adaptation n’est pas un supplément d’âme : elle conditionne infrastructures, tourisme, agriculture, assurabilité et accès aux financements. Les acteurs capables d’y déployer une ingénierie de la résilience (diagnostic du risque physique, modélisation des fonctions de dommages, projections financières, adaptation des actifs) y prendront des positions durables. La France y dispose d’un atout envié : des territoires au cœur du bassin, où l’on pratique le risque climatique en langue française et en droit européen, au contact direct des réalités tropicales.

À La Réunion, la gestion du risque climatique est une routine opérationnelle. Chaque année, les entreprises activent leurs plans de continuité à l’approche de la saison cyclonique. Belal en 2024 puis Garance en 2025 ont éprouvé, et affûté, cette culture de la préparation ; Chido, qui a dévasté Mayotte, a rappelé le prix de l’impréparation.

Trois enseignements depuis ces latitudes :

  • Piloter la rupture, pas seulement la prévenir. Une entreprise insulaire ne se demande pas si le port fermera, mais combien de jours elle tient quand il ferme. Stocks stratégiques, redondance énergétique, exercices grandeur nature chaque été austral : la rupture est une hypothèse de travail, pas un scénario noir. Posez la question à votre comité exécutif : combien de jours votre modèle survit-il sans électricité, sans fret, sans eau ? Si personne ne sait répondre, vous tenez votre premier chantier.
  • Concevoir pour le climat de 2050, pas pour les normes d’hier. La France s’est dotée d’une trajectoire de référence à +4 °C en 2100, et d’un plan d’adaptation qui demande aux entreprises de l’intégrer à leurs décisions d’investissement. Traduction opérationnelle : tout actif amorti sur vingt ans doit être dimensionné pour un climat qui n’existe pas encore. Nombre d’ouvrages insulaires le font déjà : conception paracyclonique, limitant la climatisation et les îlots de chaleur (ventilation naturelle, masques végétaux, puits dépressionnaires) alimentations secourues en eau et énergie.
  • Nul ne s’adapte seul. Sur une île, la résilience d’une entreprise vaut d’abord celle de son territoire : ses routes, son réseau électrique, ses fournisseurs, ses salariés. L’adaptation est un sport collectif. Les chaînes de valeur métropolitaines, mondialisées et fragmentées, sont des archipels qui s’ignorent : cartographier la vulnérabilité de ses fournisseurs critiques rapporte aujourd’hui davantage que la énième optimisation de leurs prix.

La contrainte fabrique l’avantage

Reste le plus intéressant : l’adaptation n’est pas qu’un bouclier, c’est une arme. L’entreprise qui garantit sa continuité quand ses concurrents s’arrêtent prend des parts de marché un jour de crise, et les garde.

Le climat qui attend l’Hexagone n’est pas celui des tropiques : chaque territoire suit sa propre trajectoire, et la métropole se réchauffera même plus vite que les outre-mers. Ce qui se transfère, ce n’est pas un climat, c’est une discipline. Cette culture s’est forgée sous nos latitudes ultramarines. On peut continuer à la redécouvrir chaque été en vigilance rouge. On peut aussi regarder outre-mer, et s’en inspirer.