Benjamin Parrot (RC Lens) « Un club doit être un catalyseur de dynamisme économique, d’inclusion et de fierté collective »

Lauréat du Choiseul Hauts-de-France 2026, Benjamin Parrot, directeur général du RC Lens, revient sur les transformations qui redessinent le modèle économique du football professionnel. Entre maîtrise financière, diversification des revenus, formation et ancrage territorial, il explique comment un club peut conjuguer ambition sportive, soutenabilité économique et impact durable sur son territoire.

Au-delà du résultat sportif, la saison écoulée a une nouvelle fois illustré les spécificités du modèle lensois. Dans un football français marqué par de fortes disparités financières, quels sont aujourd’hui les leviers qui permettent à un club comme le RC Lens de rester durablement compétitif ?

Le RC Lens évolue dans un équilibre singulier : nous sommes sans doute le plus petit des grands clubs, et le plus grand des petits. Cette position impose une exigence permanente, une forme d’agilité stratégique et opérationnelle qui est au cœur de notre modèle.

Notre premier levier est la rigueur : chaque ligne économique est challengée, arbitrée, optimisée. Nous nous efforçons au maximum de ne pas subir pas notre environnement, nous l’anticipons. Cela passe notamment par une discipline forte autour de nos indicateurs structurants, en particulier la masse salariale joueurs, qui doit rester cohérente avec nos ressources.

Ensuite, nous avons engagé un travail de fond pour rééquilibrer notre modèle économique. Pendant longtemps, le football français a reposé de manière excessive sur les droits TV et désormais sur le trading de joueurs. Nous avons choisi de réduire cette dépendance en développant considérablement nos revenus commerciaux : ils sont ainsi passés de 28 à près de 50 millions d’euros sur le périmètre Ligue 1 en quatre saisons.

Enfin, nous croyons profondément à l’investissement dans les infrastructures, les outils et la formation. Développer un club, c’est construire dans la durée : c’est faire émerger des talents, créer des environnements de performance et renforcer notre autonomie. Tout cela repose sur une base intangible : la compréhension et le respect de ce que nous sommes, un club populaire, intense, profondément enraciné dans son territoire.

Vous avez engagé plusieurs projets de diversification afin de réduire la dépendance aux seuls résultats sportifs. Est-ce devenu une nécessité pour les clubs professionnels ? À quoi ressemblera, selon vous, le modèle économique d’un grand club de football dans dix ans ?

Oui, c’est devenu une nécessité, et même une condition de survie pour un grand nombre de clubs. Le modèle fondé quasi exclusivement sur les droits TV et les mutations de joueurs a montré ses limites, car il est par nature volatil et peu maîtrisable.

La diversification est donc essentielle : elle permet de stabiliser les revenus, de lisser les cycles sportifs et d’offrir une plus grande visibilité stratégique. C’est dans cet esprit que nous avons accéléré le développement de nos activités commerciales, de nos expériences hospitalités, de notre relation partenaires ou encore de notre ancrage territorial.

Dans dix ans, le modèle d’un grand club sera, à mon sens, plus équilibré, plus maîtrisé et surtout plus responsable. Il reposera sur quelques fondamentaux clairs : des infrastructures performantes, une forte capacité à générer des revenus récurrents, et le respect rigoureux de grands équilibres économiques, notamment en matière de masse salariale. La soutenabilité deviendra un marqueur essentiel de la performance. Les clubs qui réussiront seront, à mes yeux, ceux capables d’inscrire leur ambition dans la durée, sans dépendre d’aléas ou de déséquilibres structurels.

La formation jouera également un rôle central. Elle n’est pas seulement une source de talents sportifs, mais aussi un levier économique et identitaire majeur, permettant de créer de la valeur tout en renforçant l’ancrage du club.

Mais au-delà de ces piliers, ce qui fera toujours la différence restera, à mon sens, l’identité. Les clubs qui s’inscriront durablement au plus haut niveau seront ceux qui sauront rester fidèles à ce qu’ils sont, en construisant avec constance, exigence et cohérence.

La Ligue 1 rassemble aujourd’hui des clubs aux structures actionnariales très diverses : investisseurs internationaux, actionnariat familial, fonds d’investissement… Cette diversité est-elle une force ou, au contraire, un frein à la compétitivité du championnat français sur la scène européenne ?

Cette diversité peut être une richesse, à condition qu’elle s’inscrive dans un cadre harmonisé. Les différences de structures actionnariales traduisent des visions, des temporalités et des capacités d’investissement très différentes.

Or, aujourd’hui, tous ne jouent pas exactement avec les mêmes contraintes. Un club soutenu par un fonds capable d’absorber des pertes récurrentes n’est pas dans la même logique qu’un club qui doit impérativement s’équilibrer chaque saison. Cette asymétrie peut, à terme, créer des distorsions.

Le sport a toujours su poser des règles communes : elles existent déjà, mais elles gagneraient à être réinterrogées sous l’angle de la gestion économique et financière. L’enjeu n’est pas d’uniformiser les actionnaires, mais d’assurer des conditions de concurrence équitables et durables.

C’est à ce prix que la Ligue 1 pourra renforcer sa compétitivité globale.

Votre parcours montre que vous avez toujours cherché à faire du club un acteur qui dépasse le seul terrain. Jusqu’où un club de football peut-il aujourd’hui jouer un rôle économique et sociétal dans son territoire ?

Un club comme le RC Lens ne se limite pas à une entité sportive : il est un acteur économique, social et émotionnel majeur de son territoire.

Nous croyons profondément que notre responsabilité dépasse le terrain. Cela se traduit par notre engagement dans l’innovation, dans le développement des infrastructures, dans nos actions sociales, mais aussi dans la qualité de la relation que nous entretenons avec nos supporters.

Un club peut — et doit — être un catalyseur : de dynamisme économique, d’inclusion, de fierté collective. À Lens, cette dimension est presque consubstantielle à notre identité. Nous sommes un club populaire, intense, et cela implique un devoir d’exemplarité et de proximité.

Mais pour tenir ce rôle dans la durée, il faut rester lucide sur ce que nous sommes. Tout part de là : connaître ses racines, respecter son ADN, et construire sur cette base avec ambition et humilité.