La France, puissance de l’eau ? De l’infrastructure à la performance
Choiseul Magazine présente La France, puissance de l’eau ? De l’infrastructure à la performance, le nouvel ouvrage d’Hubert Baya Toda. À travers une analyse mêlant retour d’expérience, innovation et prospective, l’auteur défend une conviction forte : face au changement climatique et au vieillissement des réseaux, le défi n’est plus seulement de construire des infrastructures, mais de mieux piloter, entretenir et valoriser un patrimoine stratégique pour la souveraineté et la résilience des territoires.
Pendant des décennies, la France a considéré l’eau potable comme une évidence. Il suffisait d’ouvrir un robinet pour disposer d’une eau fiable, abondante et relativement peu coûteuse. Cette apparente simplicité repose pourtant sur un patrimoine industriel considérable : des centaines de milliers de kilomètres de canalisations, des captages, des stations de traitement, des réservoirs et des équipements construits et exploités par des générations d’ingénieurs, de techniciens, d’élus et d’opérateurs.
La France a ainsi développé l’un des écosystèmes de l’eau les plus performants au monde. Ses grands opérateurs, ses bureaux d’études, ses entreprises technologiques et ses collectivités disposent d’une expertise reconnue bien au-delà de ses frontières. Mais cette avance historique ne garantit plus, à elle seule, la sécurité hydrique des territoires.
Dans La France, puissance de l’eau ? De l’infrastructure à la performance, Hubert Baya Toda défend une conviction forte : le grand défi du XXIe siècle n’est plus seulement de construire des infrastructures, mais de mieux comprendre, entretenir, anticiper et piloter celles qui existent déjà. La valeur ne réside plus uniquement dans les équipements. Elle se déplace désormais vers la performance, la connaissance des réseaux et la capacité à prendre les bonnes décisions au bon moment.
Une ressource essentielle devenue vulnérable
Cette transformation est devenue urgente. Chaque année, environ un milliard de mètres cubes d’eau potable disparaît dans les sols français avant même d’atteindre les usagers. Cela représente près d’un litre sur cinq capté, traité, pompé et transporté en pure perte. Derrière ce chiffre national se cachent de très fortes disparités : certains territoires maintiennent des rendements remarquables, tandis que d’autres perdent un litre sur trois, voire un litre sur deux dans les réseaux ruraux les plus fragiles.
Ces pertes ont un coût environnemental, mais également économique. Une eau perdue est une eau qu’il a fallu prélever, rendre potable, pomper et acheminer sans pouvoir la distribuer ni la facturer. Elle mobilise de l’énergie et des infrastructures, pèse sur le budget des services d’eau et, à terme, sur la facture des consommateurs.
Dans le même temps, les réseaux vieillissent. Une part importante des conduites installées dans les années 1960 et 1970 arrive en fin de vie. Or, leur renouvellement avance trop lentement : au rythme actuel, il faudrait environ cent cinquante ans pour remplacer l’ensemble du réseau, alors que la durée de vie moyenne d’une canalisation est comprise entre cinquante et quatre-vingts ans. L’équation est donc intenable si elle repose exclusivement sur le remplacement massif des infrastructures.
À cette fragilité matérielle s’ajoute une fragilité humaine. Les professionnels qui connaissent intimement les réseaux partent progressivement à la retraite. Avec eux risque de disparaître une connaissance très concrète : l’historique des casses, le comportement d’un secteur pendant une sécheresse, les anomalies récurrentes ou les particularités de telle conduite. Ce savoir, rarement formalisé, constitue pourtant une ressource stratégique pour les collectivités.
Enfin, les effets du changement climatique aggravent les tensions. Sécheresses, canicules, restrictions d’usage, pollutions agricoles et industrielles ou apparition de nouveaux contaminants rendent le maintien d’un service d’eau fiable plus complexe et plus coûteux. L’eau n’est donc plus seulement un service public essentiel. Elle redevient une infrastructure critique, comparable par son importance aux réseaux énergétiques ou numériques.
Une histoire personnelle devenue un engagement
Pour Hubert Baya Toda, cette réflexion est d’abord née d’une expérience personnelle. Il a grandi à Yaoundé, au Cameroun, dans un quartier initialement bien équipé, où l’eau était disponible sans difficulté. Puis les coupures ont commencé : une heure, une nuit, une semaine, jusqu’à durer parfois plusieurs mois. Comment un pays riche en fleuves et en eaux douces pouvait-il rencontrer de telles difficultés d’accès à l’eau ? Cette question ne l’a jamais quitté.
Arrivé en Europe pour ses études, il redécouvre le confort presque invisible d’une eau disponible à tout moment. Il se forme à la mécanique des fluides et à l’énergétique, puis réalise une thèse en mathématiques appliquées. Après plusieurs expériences comme ingénieur de recherche et responsable produit, il complète son parcours par un MBA à HEC Paris, avec le projet de créer une entreprise consacrée à l’eau.
En 2018, il intègre Entrepreneur First et décide de s’attaquer aux pertes des réseaux. Mais plutôt que de partir uniquement de la technologie, il choisit le terrain. Il échange avec des maires, des chercheurs de fuite, des exploitants et des services techniques. À Brioude, il accompagne pendant plusieurs jours un professionnel chargé de détecter les fuites cachées, observe sa façon d’écouter les canalisations, de choisir ses points d’intervention et d’interpréter les signaux du réseau.
Cette immersion lui fait comprendre qu’une fuite n’est jamais un problème isolé. Pour la traiter efficacement, il faut considérer le système dans son ensemble : les canalisations, les captages, les usages, les moyens humains, les contraintes financières et la ressource disponible. Sa réflexion s’élargit alors progressivement : d’abord localiser les fuites, ensuite améliorer la performance des réseaux, puis contribuer à une gestion plus globale et plus résiliente du cycle de l’eau.
C’est de cette expérience qu’est née Leakmited, entreprise qui accompagne depuis sept ans les collectivités dans l’amélioration mesurable de la performance de leurs réseaux.
Les collectivités qui agissent montrent la voie
L’ouvrage ne se limite pas à dresser un constat inquiétant. Il met en lumière des solutions déjà expérimentées dans des collectivités françaises très différentes : syndicats ruraux, villes moyennes, communautés d’agglomération ou grandes régies.
Toutes sont confrontées à des contraintes particulières : faibles moyens humains, budgets tendus, réseaux très étendus, données incomplètes ou perte progressive des connaissances techniques. Pourtant, certaines ont décidé de ne pas attendre une crise, une rupture d’approvisionnement ou un hypothétique plan d’investissement supplémentaire.
À Gourdon, dans le Lot, deux campagnes ont permis de réduire les pertes d’environ 50 %. À Uzès, un réseau affichant déjà un rendement supérieur aux exigences réglementaires a encore diminué ses pertes de 66 % en un mois. À Villefranche-de-Rouergue, seize fuites réparées en une vingtaine de jours ont entraîné une réduction des pertes de 40 %. Au Syndicat des Eaux de la Montagne Noire, la baisse a atteint 60 %, alors que seule la moitié du périmètre initialement prévu avait été parcourue.
Ces résultats démontrent que la performance ne dépend pas uniquement de la taille de la collectivité ou de l’importance de son budget. Elle repose également sur la capacité à expérimenter, à mobiliser les équipes et à mieux cibler les interventions.
La technologie peut y contribuer, notamment lorsqu’elle aide à croiser des données que l’humain ne pourrait analyser seul. Mais Hubert Baya Toda se garde d’en faire une solution magique. L’intelligence artificielle ne remplace ni le technicien, ni le chercheur de fuite, ni la connaissance du terrain. Elle permet de mieux orienter leur expertise, de hiérarchiser les risques et de concentrer les moyens disponibles sur les secteurs où leur impact sera le plus important.
Entre 2023 et 2026, les interventions de Leakmited ont permis d’économiser plus de dix milliards de litres d’eau. Au fil d’une centaine d’opérations, la réduction moyenne des pertes est passée de 22 % à 40 %, illustrant la progression d’un modèle nourri par l’expérience accumulée sur les territoires.
Passer de la réparation au pilotage
Réparer les fuites constitue toutefois une première étape. Une fois le rendement amélioré, encore faut-il le maintenir dans la durée et décider quelles canalisations renouveler en priorité.
L’ouvrage montre ainsi comment de nouveaux outils d’aide à la décision, notamment les jumeaux numériques, peuvent accompagner les collectivités. En analysant les caractéristiques des conduites, l’historique des incidents, les données environnementales, les contraintes sanitaires ou les projets de voirie, ils permettent de construire des plans d’investissement plus précis et plus évolutifs.
Au Syndicat du Bas Languedoc, une analyse nécessitant auparavant trois à quatre mois peut désormais être réalisée dans la journée. À Béziers Méditerranée, le croisement des données du réseau d’eau avec les calendriers de travaux de voirie, d’électricité, de gaz et de fibre permet d’éviter d’ouvrir plusieurs fois la même rue et de mieux coordonner les investissements.
Ces outils renforcent également la capacité des collectivités à expliquer leurs choix. Les arbitrages deviennent documentés, partageables avec les élus et compréhensibles par les citoyens. La donnée ne sert donc pas uniquement à améliorer un indicateur technique : elle permet de restaurer la maîtrise publique et d’engager un dialogue plus transparent sur les priorités et le prix de l’eau.
Faire de la performance de l’eau un projet national
La France dispose des compétences, des entreprises et des collectivités nécessaires pour devenir une puissance mondiale de la performance de l’eau. Elle a déjà construit les grandes infrastructures du XXe siècle. Elle doit désormais franchir l’étape suivante : réduire les pertes, anticiper les défaillances, préserver les compétences, mieux planifier les investissements et gérer intelligemment chaque mètre cube.
L’enjeu dépasse largement la seule gestion des canalisations. Il touche à la résilience économique, à l’attractivité des territoires, à leur capacité d’adaptation climatique et à leur souveraineté.
La France, puissance de l’eau ? est à la fois un manifeste, un récit de terrain et un appel à l’action. Il montre que les solutions existent déjà et qu’elles ne sont pas réservées aux territoires les plus riches ou les mieux équipés. Des collectivités pionnières prouvent qu’il est possible de faire mieux, rapidement, avec des résultats mesurables.
La question n’est donc plus de savoir si une gestion plus performante de l’eau est possible. Elle est de savoir comment permettre à chaque collectivité de s’en emparer.
Hubert Baya Toda – NBE éditions
Prix ttc : 9,9 € Format : 120×190 mm Pagination : 88 pages ISBN : 979-10-95777-63-2 www.nbe-editions.net