Mikael Quimbert, Préfet des TAAF : « Les TAAF sont centrales dans les grands enjeux maritimes, environnementaux et stratégiques de notre époque. »
À la tête des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), Mikaël Quimbert pilote l’un des territoires les plus stratégiques de la République. Représentant plus de 2,3 millions de km² de zone économique exclusive, les TAAF sont au cœur des enjeux de souveraineté maritime, de recherche scientifique, de protection de la biodiversité et de gouvernance des océans. Dans cet entretien, le préfet des TAAF revient sur les défis géopolitiques, environnementaux et logistiques qui font de ces territoires un atout majeur pour la France dans l’Indopacifique.
Les TAAF représentent une ZEE de 2,3 millions de km², soit plus de 20 % du domaine maritime français. Pourtant, ces territoires sont quelque peu absents du débat public. Quelle est votre réaction ?
Vous avez raison les TAAF restent souvent peu connues du grand public, alors même qu’elles représentent une part considérable du domaine maritime français. Cela tient sans doute à leur éloignement, à l’absence de population permanente et au caractère très original de ces territoires.
Pourtant, les TAAF sont au cœur de sujets très contemporains : la souveraineté maritime, la protection de la biodiversité, la recherche scientifique, la surveillance des espaces maritimes, la gestion durable des ressources et la présence française dans l’océan Indien, les mers australes et l’Antarctique.
Je veux mieux faire connaître ces territoires et rappeler qu’ils ne sont pas périphériques. Ils sont éloignés géographiquement, mais centraux dans les grands enjeux maritimes, environnementaux et stratégiques de notre époque.
Depuis les perturbations affectant le canal de Suez, le canal du Mozambique est devenu l’une des grandes routes maritimes du commerce international. Dans ce contexte de recomposition des routes mondiales, quelle est concrètement la capacité de la France à affirmer sa souveraineté sur les îles Éparses face aux appétits régionaux ?
Les recompositions actuelles des routes maritimes nous rappellent l’importance stratégique de l’océan Indien et du canal du Mozambique. Dans ce contexte, les Iles Éparses occupent une place singulière.
La souveraineté française sur ces îles s’exerce de manière concrète : par une présence militaire, par des missions logistiques, par la surveillance maritime, aérienne et satellitaire notamment par l’action des Forces armées dans la Zone-sud de l’océan Indien (FAZSOI) basées à La Réunion, par l’action des agents des TAAF sur le terrain et par la protection de l’environnement.
Il ne s’agit pas uniquement d’affirmer une présence symbolique. La souveraineté se construit par l’action : surveiller, protéger, connaître, ravitailler, entretenir les infrastructures, accompagner les missions scientifiques et faire respecter le droit.
La souveraineté française s’exprime également dans ces territoires par la mise en place de politiques de protection de l’environnement ambitieuses visant à en faire des lieux uniques de préservation de la biodiversité.
Dans une région où les intérêts économiques, maritimes et géopolitiques sont de plus en plus forts, la présence française doit ainsi demeurer à la fois ferme, responsable et ouverte à la coopération régionale.
La pêche illicite a été éradiquée grâce à la coopération militaire et aux dispositifs satellitaires. Quelles sont aujourd’hui les nouvelles formes de pression auxquelles les TAAF font face, et les outils pour y répondre ?
La lutte contre la pêche illicite est une réussite, mais elle reste un sujet de vigilance permanente. Dans des espaces maritimes aussi vastes, rien n’est jamais définitivement acquis, ce qui nous conduit à devoir maintenir nos efforts sur cette problématique essentielle.
Aujourd’hui, les pressions sont multiples. Elles peuvent être liées au changement climatique, à l’évolution des écosystèmes, aux espèces exotiques envahissantes, à la pression sur les ressources halieutiques, aux risques sanitaires comme l’influenza aviaire, ou encore aux tensions croissantes sur les espaces maritimes.
Pour y répondre, nous avons besoin d’une approche globale : surveillance satellitaire, coopération avec les forces armées, présence des contrôleurs des pêches, appui scientifique, réglementation exigeante, suivis environnementaux et coopération avec les partenaires régionaux et internationaux.
L’enjeu est d’anticiper. Les TAAF sont des territoires de vigilance : il faut être capable de détecter les signaux faibles, de documenter les évolutions et d’adapter nos réponses.
Le soutien logistique aux bases scientifiques des TAAF repose sur deux navires ravitailleurs, le Marion Dufresne et l’Astrolabe. Dans un contexte budgétaire contraint, comment garantir la pérennité de cette chaîne et l’attractivité des bases pour les chercheurs ?
La logistique est l’un des piliers de l’action des TAAF. Sans logistique, il n’y a pas de présence durable, pas de recherche scientifique, pas de continuité des bases, pas de surveillance effective.
Le Marion Dufresne et L’Astrolabe sont deux outils essentiels. Ils permettent de ravitailler les districts, d’acheminer les personnels, de soutenir les programmes scientifiques et d’assurer la continuité de la présence française dans ces territoires.
Dans le contexte budgétaire actuel, l’enjeu est d’optimiser en permanence cette chaîne. Cela suppose une programmation rigoureuse, une bonne coordination entre les partenaires, une priorisation claire des missions et une attention constante à la maintenance des moyens.
L’attractivité des bases passe aussi par la qualité des conditions d’accueil, la sécurité, la fiabilité des rotations, la modernisation progressive des infrastructures et la capacité à offrir aux chercheurs des terrains d’étude exceptionnels, dans un cadre opérationnel solide.
Dans quelle mesure les données collectées aux TAAF alimentent-elles les politiques françaises et européennes en matière climatique ?
Les TAAF sont des observatoires exceptionnels du changement global. Leur isolement, leur position géographique et la diversité de leurs milieux en font des territoires de référence pour suivre les évolutions du climat, des océans, de la biodiversité et des écosystèmes.
Les données collectées dans les districts alimentent des programmes scientifiques nationaux et internationaux. Elles permettent de mieux comprendre les effets du changement climatique dans des zones encore préservées des activités humaines directes.
Ces connaissances sont précieuses pour les politiques publiques. Elles contribuent à éclairer les décisions françaises et européennes en matière de climat, de biodiversité, de gestion des océans, de protection des espèces et d’adaptation aux changements environnementaux.
Les TAAF ont donc une responsabilité qui dépasse largement leur périmètre géographique. Ce qui est observé dans ces territoires permet de mieux comprendre des dynamiques globales. Elles constituent donc un élément essentiel dans la stratégie françaises et européenne pour l’espace indopacifique.

Comment concilier protection intégrale, au titre du patrimoine mondial UNESCO depuis 2019, et activités encadrées comme la pêche à la légine ou le tourisme polaire en expansion ?
Il faut d’abord rappeler que l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO consacre la valeur exceptionnelle de ces territoires et renforce notre responsabilité collective à les préserver.
La protection n’exclut pas nécessairement toute activité humaine. En revanche, elle impose un cadre très strict. Dans les TAAF, les activités autorisées sont encadrées, contrôlées et suivies scientifiquement.
La pêche à la légine, par exemple, repose sur des quotas, la présence de contrôleur de pêche sur chaque navire, une surveillance permanente et une approche de gestion durable. Elle ne peut exister que parce qu’elle est précisément encadrée. En ce sens, l’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO reconnaît cette gestion exemplaire à l’échelle mondiale.
Concernant le tourisme polaire, l’enjeu est le même : éviter toute banalisation de ces territoires. Ce sont des espaces fragiles, isolés, soumis à des règles d’accès et à des exigences environnementales fortes.
La conciliation repose donc sur un principe simple : aucune activité ne peut se développer au détriment de la préservation des écosystèmes.
Les TAAF placent la France au cœur des grands enjeux de gouvernance des océans. Comment ce positionnement se traduit-il concrètement dans les négociations internationales ?
Les TAAF ajoutent une responsabilité particulière à la France en matière de gouvernance des océans. Elles placent notre pays au contact direct des grands sujets internationaux : protection de la biodiversité marine, gestion durable des ressources, lutte contre la pêche illicite, recherche scientifique, sécurité maritime et adaptation au changement climatique.
Ce positionnement se traduit dans plusieurs enceintes, qu’il s’agisse des discussions relatives à l’océan Austral, à la biodiversité marine, aux aires protégées, aux ressources halieutiques ou à la coopération régionale dans l’océan Indien.
Les TAAF permettent à la France de porter une position crédible, parce qu’elle s’appuie sur une expérience concrète de gestion : des réserves naturelles, une activité de pêche encadrée, des dispositifs de surveillance et des programmes scientifiques.
C’est cette expérience de terrain qui donne du poids à la parole française. Nous ne parlons pas seulement de protection ou de souveraineté de manière théorique : nous les mettons en œuvre au quotidien.