Gaëlle Richard (Karbikes) : « Il faut continuer à dédier une part grandissante de l’infrastructure routière au vélo »
Lauréate du Choiseul Alsace 2026, Gaelle Richard a créé Karbikes, une start-up qui développe des vélos cargos et s’engage pour la mobilité douce.
Vous avez créé Karbikes avec la volonté de bâtir une entreprise en cohérence avec vos convictions personnelles et environnementales. Quel a été le déclic qui vous a poussée à franchir le pas de l’entrepreneuriat ?
Mon diplôme d’ingénieure en agro-alimentaire en poche, j’ai été embauchée dans une entreprise familiale alsacienne, un moulin 100% bio. Après 8 ans et après avoir occupé divers postes de responsable qualité, ordonnancement et achats, j’ai ressenti l’envie de faire différemment, d’avoir encore plus de liberté d’action et de choix. Une opportunité d’un poste de directrice adjointe d’un magasin bio de Strasbourg s’est offerte, et je l’ai saisie, cependant il n’y a eu aucune adéquation réciproque. Après la rupture de ma période d’essai, j’ai été un mois au chômage, pendant lequel j’ai mené une réflexion personnelle sur mes envies et les domaines qui me plaisent. Au cours de cette période de réflexion, j’ai rejoint le milieu associatif strasbourgeois, et j’ai rencontré par hasard mon associé actuel Lucas, qui m’a parlé de son projet de fabriquer des vélos carrossés. Le déclic a eu lieu, je lui ai proposé de travailler ensemble sur le projet, et au bout de 6 mois et deux concours gagnés, nous avons créé Karbikes. En somme, c’était un mélange d’aspiration personnelle à plus de liberté pour suivre mes convictions, de hasard des opportunités, et d’ouverture et de cran pour oser saisir l’occasion.
La mobilité douce progresse, mais la voiture demeure largement dominante dans les usages quotidiens. Quelles actions ou politiques publiques permettraient, en Alsace, de faire du vélo-cargo et des mobilités décarbonées une alternative crédible à grande échelle ?
Plutôt que de créer de nouvelles aides ou de sanctionner, je pense qu’il faudrait reporter une part des aides à la voiture (sur les carburants, les aides à l’achat, les aides aux constructeurs) et du budget infrastructures, sur la mobilité douce (et d’ailleurs, continuer à dédier une part grandissante de l’infrastructure routière au vélo, comme sur les chaucidous ou vélorues partagées entre voitures et vélos mais avec priorité aux vélos, c’est très bien). Cela aurait un double effet conduisant à encourager les mobilités douces sans modifier les budgets globaux.
Il y a aussi les aspects réglementaires, le code de la route français par exemple, qui, contrairement à nos voisins européens, réglemente le nombre de roues des vélos sur piste cyclable (deux ou trois, mais pas 4 roues), et qui tarde à se moderniser malgré l’approbation des parties prenantes. En attendant, des décrets locaux (villes ou régions) sont possibles et attendus pour permettre aux vélos à 4 roues (plus stables que les 3 roues) de circuler officiellement sur les pistes cyclables.
Les châssis et carrosseries de vos vélos-cargos sont fabriqués à proximité de votre atelier strasbourgeois, et 2/3 de la valeur totale de votre industrie est française. Dans un secteur fortement concurrencé par les productions asiatiques, pourquoi avoir fait ce choix ?
Nous travaillons en effet en hyper local pour une bonne partie des pièces principales de nos produits. Nous avons des échanges facilités et un bon contact avec nos fournisseurs, et sommes situés dans une région au tissu d’acteurs riche. La proximité entre la production des pièces et le lieu l’assemblage facilite l’efficacité et la réactivité d’adaptation lors du développement des Karbikes, et réduit les déplacements et les contraintes de livraisons. Une part des composants vient d’Asie, nous avons un partenariat à la source pour les composants qui sont fabriqués en grande quantités là-bas, afin de réduire les intermédiaires et de profiter de leur expérience en petite mobilité (scooter électriques, tricycles : ils en fabriquent des millions par an !).