Julian Guerin (Komeet) : « Notre enjeu n’est pas seulement de tisser des liens qui n’existaient pas, mais aussi de veiller à la qualité de ces liens. »

À l’heure où les organisations cherchent à recréer du lien dans un monde professionnel de plus en plus fragmenté, Julian Guérin, cofondateur de Komeet et lauréat Choiseul « Les 40 qui (re)créent du lien », partage sa vision d’un réseau pensé comme un levier de cohésion plutôt que comme un simple outil de carrière. À travers Komeet, il œuvre à rapprocher entreprises, associations et dirigeants engagés afin de construire des relations durables, fondées sur la confiance, l’entraide et l’impact collectif.

En quoi la mise en relation entre professionnels constitue-t-elle aujourd’hui un levier de cohésion plutôt qu’un simple outil de carrière ?

Dans mon expérience personnelle d’entrepreneur social, la mise en relation et la création de liens entre pairs ont eu une importance particulière.

Je crois que les entrepreneur·euses et les dirigeant·es engagé·es sur des causes sociales ou environnementales peuvent être particulièrement isolé·es. Car à l’habituelle « solitude du dirigeant » s’ajoute le fait d’être souvent pionnier·ères sur leurs thématiques. Et puis nous faisons face à des tensions propres à nos modèles : comment faire grandir son modèle économique tout en soutenant son impact, comment protéger sa mission à long terme, comment être nous-mêmes exemplaires sur les causes que nous défendons.

De plus, je suis convaincu que les défis sociétaux auxquels nous nous attaquons ne seront pas résolus par les initiatives individuelles d’une personne ou même d’une seule entreprise. Être en réseau devient une nécessité pour agir de façon coordonnée. C’est apprendre à se connaître maintenant pour pouvoir, le moment venu, pousser dans le même sens.

Je pense qu’il y a deux façons de concevoir et de construire un réseau. La première en fait un outil de carrière : on accumule des contacts “utiles pour plus tard” pour avancer soi-même. Celle-là, je crois, ne m’a jamais vraiment intéressé et même me semble un peu dépassée.

La seconde en fait un outil de soutien : on se relie non pas pour progresser chacun dans son coin, mais pour tenir ensemble et pousser dans le même sens. C’est celle-là qui, dans mon parcours, m’a été la plus précieuse.

Les entrepreneur·euses et les dirigeant·es engagé·es sur des causes sociales ou environnementales peuvent être particulièrement isolé·es : à l’habituelle « solitude du dirigeant » s’ajoute le fait d’être souvent pionnier·ères sur leurs sujets, et de faire face à des tensions propres à nos modèles :  faire grandir son modèle économique sans diluer son impact, protéger sa mission dans le temps, être soi-même exemplaire sur les causes que l’on défend…

Par exemple, ce qui a fait la différence, pour moi, ce sont les rencontres via des organisations comme Entreprendre & +, makesense ou encore le Mouvement Impact France.

Les personnes que j’y ai rencontrées sont aujourd’hui celles sur qui je peux compter au quotidien pour partager un enjeu, une problématique, une décision difficile. Ce lien ne s’est pas défait le jour où nous n’avions plus « besoin » les uns des autres : il est devenu une ressource durable. C’est exactement cela, la cohésion,  un réseau qui vous tient dans la durée, pas un carnet d’adresses qu’on ouvre par intérêt.

Cette cohésion n’est pas qu’un soutien personnel, c’est une nécessité collective. Je suis convaincu que les défis sociétaux auxquels nous nous attaquons ne seront résolus ni par une personne, ni même par une seule entreprise. Être en réseau, c’est apprendre à se connaître maintenant pour pouvoir, le moment venu, agir de façon coordonnée et pousser dans le même sens.

Comment Komeet conçoit-il son rôle dans la recomposition des réseaux professionnels à l’échelle des territoires ?

Chez Komeet, notre mission est de mettre les ressources des entreprises au service d’un impact sociétal : principalement via des missions réalisées par les salarié·es sur leur temps de travail auprès d’associations, mais aussi via des dons financiers ou en nature.

Ainsi, nous œuvrons au quotidien à connecter des écosystèmes qui se côtoient peu et se connaissent mal : des entreprises de différentes tailles d’un côté, des associations d’intérêt général de l’autre.

Nous avons d’abord un rôle d’entremetteur : nous identifions les entreprises et les associations qu’il est pertinent de connecter, parce qu’elles œuvrent sur les mêmes thématiques et le même territoire. Et nous rendons la mise en relation simple et fluide, en ligne, sans friction.

C’est nécessaire, mais ce n’est pas le plus important. Nous avons aussi un rôle de traducteur, ou peut-être de médiateur, et je crois que c’est là que se joue l’essentiel. Nous aidons à déconstruire les préjugés que les un·es ont sur les autres. Nous travaillons à expliciter les enjeux, les contraintes et les besoins de chacun·e, pour construire des partenariats utiles aux associations et cohérents avec le projet de l’entreprise. Notre enjeu n’est pas seulement de tisser des liens qui n’existaient pas, mais aussi de veiller à la qualité de ces liens.

Et puis cela se joue aussi entre pairs. Lors de notre Club Partenaires, nous réunissons nos client·es pour provoquer de vraies rencontres et des mises en relation utiles : un·e dirigeant·e qui hésite à se lancer à l’international en rencontre un·e autre qui l’a déjà fait, un programme qui peine à démarrer trouve quelqu’un qui a résolu le même problème. Nous tissons ainsi un réseau de dirigeant·es engagé·es là où chacun·e avançait seul·e.

Quelle vision portez-vous de la confiance comme infrastructure du lien ?

Pour moi, la confiance est une ressource invisible. On ne la remarque que lorsqu’elle manque. Tout lien repose sur elle, et quand elle est absente, plus rien ne se met en mouvement.

D’ailleurs chez Komeet, une de nos tâches est de faciliter la création de cette confiance entre des acteur·ices qui ne se connaissent pas.

Concrètement, nous agissons comme un tiers de confiance. Une entreprise aura du mal à ouvrir ses portes, mobiliser le temps de ses salarié·es ou apporter son soutien à une association qu’elle ne connaît pas. À l’inverse, pour une association, nouer un partenariat avec une entreprise via Komeet est aussi une marque de sérieux et d’engagement importante.

Notre travail consiste à rassurer et à sécuriser cette relation : sélection et accompagnement des acteur·ices, cadre clair, conformité sur la protection des données, mesure d’impact structurée. La confiance n’est pas un préalable qu’on attend passivement : c’est quelque chose qui se construit, et que nous aidons à construire.

Cette confiance, ensuite, circule et se transmet. Nous-mêmes en bénéficions : nos prospects nous demandent régulièrement des prises de références auprès de nos client·es, et c’est souvent la parole d’un·e client·e qui emporte la décision. La confiance d’un acteur en rassure dix autres.

Dans le champ de l’impact sociétal, elle est plus centrale encore qu’ailleurs. Le lien se crée (et se maintient !)  parce que les acteur·ices partagent des valeurs, pas seulement des intérêts.

C’est d’ailleurs ce que nous avons vécu de l’intérieur : Komeet est né de la fusion de deux entreprises concurrentes, Vendredi et Wenabi. Au-delà de la fusion technique, notre enjeu a été avant tout de reconstruire la confiance entre deux équipes et deux cultures avant que quoi que ce soit ne fonctionne. Et pour cela, notre engagement commun autour d’une même mission a été un pilier essentiel.