Jean Hennequin (Neosilver) : « La prévention n’est pas un coût, mais l’un des meilleurs investissements que notre société puisse réaliser »

Lauréat du classement Choiseul Les 40 qui (re)créent du lien, Jean Hennequin, cofondateur et président-directeur général de Neosilver, défend une conviction : le vieillissement ne doit plus être abordé sous le seul prisme de la dépendance, mais comme un formidable levier de prévention, d’engagement et de création de valeur collective. Alors que la France entre dans une transition démographique sans précédent, il plaide pour un changement de regard sur les seniors, en faisant de l’autonomie, du lien social et de l’activité les piliers d’un nouveau modèle du bien-vieillir.

Pourquoi faut-il repenser le vieillissement sous l’angle de la prévention et de l’activité plutôt que sous celui de la dépendance ?

Nous sommes en train de vivre une révolution démographique majeure. D’ici 2050, près d’un Français sur trois aura plus de 60 ans. Pourtant, l’allongement de la vie ne signifie pas nécessairement que l’on vieillit mieux. Une étude relayée par Le Monde, comparant notamment la France aux pays scandinaves, met en lumière un constat préoccupant : à espérance de vie comparable, les Français vivent davantage d’années en mauvaise santé, là où certains pays nordiques parviennent mieux à préserver l’autonomie, la qualité de vie et le bien-être de leurs aînés*.

Ce constat tient en partie à notre modèle social, encore trop centré sur la curation, plutôt que sur la prévention. Or le vieillissement dépasse largement le seul champ de la santé : il concerne aussi le logement, la ville, les transports, le lien social, l’accès aux activités physiques, culturelles et de loisirs.

L’isolement social augmente fortement les risques de perte d’autonomie, de dépression, d’hospitalisation et même de mortalité. Le dernier baromètre des Petits Frères des Pauvres a montré que 530 000 personnes âgées de 60 ans et plus sont en situation de mort sociale, deux fois plus qu’en 2017. Cet état de mort sociale précède très souvent la dépendance, l’isolement étant un facteur aggravant de la perte d’autonomie. Lorsque l’on cesse d’avoir des relations, des projets et une place dans le collectif, le déclin s’accélère.

C’est là que la prévention prend tout son sens. Chez Neosilver, nous ne considérons pas l’activité comme un loisir, mais comme un investissement collectif. L’étude des coûts évités menée en 2025, montre que chaque euro investi dans nos actions génère 24 euros d’économies pour la collectivité grâce aux coûts évités en matière de santé, de perte d’autonomie et d’accompagnement social.

Repenser le vieillissement sous l’angle de la prévention et de l’activité n’est donc plus une option : c’est une priorité de santé publique, une nécessité économique et un enjeu profondément humain.

  • “Global Healthspan-Lifespan Gaps Among 183 World Health Organization Member States”, publiée dans JAMA Network Open en décembre 2024, par Armin Garmany et Andre Terzic.

Quel regard la société devrait-elle porter sur l’utilité sociale des seniors lors de leur passage de la vie active à la retraite ?

Nous parlons souvent du vieillissement comme d’un coût. Nous devrions commencer à le considérer comme une formidable réserve de compétences. Je crois que l’une des grandes erreurs de notre société est d’avoir confondu la fin de la vie professionnelle avec la fin de l’utilité sociale. La retraite met fin à un contrat de travail mais pas à l’expérience, à l’intelligence pratique, à la capacité de transmettre, ni au désir de contribuer.

Or, dans un pays qui vieillit, c’est un contresens économique et social majeur. Les seniors d’aujourd’hui ont derrière eux plusieurs décennies d’expérience professionnelle, associative, familiale et citoyenne.

Cette richesse est immense, mais notre société peine encore à lui donner de la valeur et des espaces d’expression. Trop souvent, le passage à la retraite est vécu comme une rupture brutale : on quitte une fonction, mais aussi un rôle social. Nous avons des millions de personnes qui disposent de savoir-faire, de mémoire, de temps, de recul, parfois même de nouvelles libertés. Et nous les regardons encore trop souvent à travers le prisme du retrait. C’est ce regard qu’il faut changer : voir le capital ressource derrière chaque personne.

Je pense qu’une retraite réussie commence avant le dernier jour de travail. En aidant les salariés à anticiper cette nouvelle étape, nous favorisons une continuité d’engagement plutôt qu’une rupture identitaire. C’est bénéfique pour les individus, pour les entreprises qui valorisent leurs talents jusqu’au bout, et pour la société tout entière.

Pourquoi le vieillissement doit-il devenir un enjeu politique et une ressource collective plutôt qu’être perçu comme une période de retrait ?

Je crois que nous faisons face une contradiction assez frappante. Nous avons gagné des années de vie, parfois dix ou vingt années supplémentaires par rapport aux générations précédentes. C’est une conquête immense mais nous continuons à penser la vieillesse comme une période de retrait.

Dès lors qu’une personne franchit un certain âge, on parle davantage de ses fragilités que de ses capacités. On organise sa prise en charge plus que sa participation. Cette vision est devenue un véritable enjeu politique.

Car derrière l’âgisme, le rejet de la vieillesse, se cache une immense perte collective. Nous privons nos territoires de millions de citoyens capables de transmettre, d’innover, de s’engager, de créer du lien entre les générations. À l’heure où la cohésion sociale est fragilisée, où nous parlons de pénurie de compétences, d’épuisement des aidants et de fragilisation des territoires, c’est un paradoxe majeur.

L’enjeu n’est pas de faire comme si les seniors étaient jeunes. Il est de reconnaître ce que l’âge apporte de spécifique : une mémoire, une capacité d’analyse, une autre temporalité, une qualité de présence et d’écoute. Dans une société obsédée par l’accélération, cette profondeur est précieuse.

La manière dont une société traite ses aînés dit beaucoup de son rapport à l’avenir.

Nous devons profondément renouveler notre façon d’aborder le vieillissement. L’inversion de la pyramide des âges qui est en train de s’opérer (en 2050 sur une population de 70 millions d’habitants, plus de 15% auront plus de 70 ans) doit bousculer nos approches : le vieillissement ne doit plus être un sujet qui fait peur.

Nous sommes convaincus au sein de Neosilver que remettre les aînés en activité, ce n’est pas seulement faire de l’inclusion. C’est réactiver une force sociale. C’est remettre de l’expérience là où la société en manque. Une société qui donne une vraie place à ses aînés est plus humaine, mais aussi plus intelligente, plus stable et plus résiliente.

Comment construire un modèle économique du bien-vieillir qui finance la prévention plutôt que les seules conséquences de la perte d’autonomie ?

Chaque année, la collectivité finance les conséquences de la perte d’autonomie :  l’hospitalisation, la dépendance, l’urgence, la prise en charge quand la fragilité est déjà installée. Très peu de moyens sont consacrés à ce qui permet de la retarder : l’activité physique, le lien social, la prévention de l’isolement, la stimulation cognitive, l’adaptation du cadre de vie. C’est pourtant là que se joue une partie décisive de l’avenir de notre modèle social.

Du point de vue d’un entrepreneur social, l’enjeu est de construire un modèle économique viable pour tous. Pour les personnes âgées, qui doivent accéder à des solutions de qualité sans que le coût soit un frein. Pour les acteurs de terrain, qui doivent pouvoir vivre de leur impact. Pour les collectivités et les financeurs publics, qui ont besoin de solutions mesurables, efficaces et déployables. Le bien-vieillir ne pourra pas reposer uniquement sur leur bonne volonté. Il doit devenir un marché organisé, accessible et orienté vers l’intérêt général.

Nous défendons une idée simple. Lorsqu’une action retarde la perte d’autonomie, évite une chute, réduit l’isolement ou limite le recours à l’hospitalisation, elle crée une valeur collective et cette valeur doit être reconnue, partagée, et financer ceux qui la produisent.

Notre modèle social sait financer les conséquences des fragilités. Il doit désormais apprendre à financer celles et ceux qui permettent de les prévenir. L’État a donc un rôle essentiel à jouer. Il doit fixer un cap clair, créer des politiques publiques fortes, structurer les financements, encourager l’évaluation d’impact et donner aux territoires les moyens d’agir.

Arrêtons de mesurer la réussite uniquement au nombre de places créées ou au nombre d’actes de soins réalisés. Exigeons aussi de mesurer le nombre d’années de vie gagnées en bonne santé, le maintien du lien social et la capacité des citoyens à rester acteurs de leur existence.

Je suis convaincu que l’avenir se jouera dans cette alliance entre impact social et viabilité économique. Une solution qui améliore la vie des seniors doit aussi être capable de durer et de se déployer. C’est ainsi que nous passerons d’une politique de la dépendance à une politique de l’autonomie. Et c’est ainsi que le bien-vieillir pourra devenir non pas un coût subi, mais un projet de société assumé.

Le vieillissement n’est pas une crise à gérer. C’est la plus grande transformation démographique du XXIᵉ siècle.

Nous pouvons la subir ou en faire une opportunité. Chez Neosilver, nous avons choisi notre camp. Nous croyons qu’une société se juge moins à la manière dont elle soigne ses fragilités qu’à sa capacité à faire gagner à ses citoyens des années de vie en bonne santé et préserver leur autonomie. La prévention n’est pas un coût, mais l’un des meilleurs investissements que notre société puisse réaliser.

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