Rémi Verstraete (Euroalimentaire) : « Les innovations qui réussiront seront celles capables de répondre aux enjeux de transition sans demander au consommateur de faire des compromis »
Face aux défis de la souveraineté alimentaire, de la transition écologique et de l’évolution des attentes des consommateurs, l’innovation s’impose comme un levier stratégique pour transformer durablement notre modèle alimentaire. À la tête d’Euroalimentaire, Rémi Verstraete, lauréat Choiseul Hauts-de-France 2026, accompagne les entrepreneurs qui inventent l’alimentation de demain. Il revient sur les grandes mutations de la foodtech, les conditions d’une innovation durable et les atouts des Hauts-de-France pour devenir un territoire européen de référence.
Les attentes des consommateurs évoluent rapidement, entre enjeux de santé, de durabilité et de souveraineté alimentaire. Selon vous, quelles seront les grandes innovations qui transformeront durablement notre façon de produire et de consommer dans les dix prochaines années ?
Les transformations qui marqueront les dix prochaines années ne seront pas uniquement guidées par les attentes des consommateurs. Elles répondront avant tout à une nécessité : réduire l’impact environnemental de notre système alimentaire, préserver les ressources naturelles, renforcer notre résilience face aux aléas climatiques et garantir notre souveraineté alimentaire. L’enjeu consiste désormais à aligner ces impératifs avec les attentes et les usages des consommateurs.
C’est là que réside un paradoxe majeur. Les consommateurs expriment un intérêt croissant pour des produits plus sains, plus locaux et plus respectueux de l’environnement. Pourtant, dans leurs actes d’achat, le prix, le plaisir, la praticité et les habitudes de consommation demeurent souvent les principaux critères de décision. Les innovations qui réussiront seront donc celles capables de répondre aux enjeux de transition sans demander au consommateur de faire des compromis.
Nous verrons notamment émerger de nouvelles façons de cultiver et de valoriser le vivant, en limitant les intrants, en préservant la biodiversité et en utilisant les ressources de manière plus efficiente. Les technologies de fermentation, la valorisation des coproduits, les ingrédients fonctionnels, les protéines alternatives ou encore les solutions favorisant une meilleure circularité des ressources devraient prendre une place croissante dans notre alimentation.
Chez Euralimentaire, nous accompagnons déjà des entrepreneurs qui développent ces nouvelles approches. Qu’il s’agisse de créer des ingrédients à forte valeur ajoutée à partir de ressources sous-exploitées, d’imaginer des alternatives alimentaires plus durables ou de développer des procédés de production plus sobres, leur ambition est la même : rendre les solutions de demain désirables, accessibles et économiquement viables.
À terme, les innovations les plus transformatrices seront probablement celles que le consommateur ne percevra même plus comme des innovations. Elles auront réussi à intégrer naturellement les enjeux de santé, de durabilité et de souveraineté dans des produits qui répondent avant tout à ses attentes de goût, de prix et de simplicité.
Depuis la création d’Euralimentaire, vous accompagnez des entrepreneurs qui cherchent à réinventer la chaîne alimentaire. Au-delà du financement, quels sont aujourd’hui les principaux freins à l’innovation en France et comment un incubateur peut-il accélérer le passage d’une bonne idée à une entreprise viable ?
Le premier frein est aujourd’hui très clairement l’accès au financement. On assiste depuis 4 ans à un ralentissement significatif des investissements dans les startups FoodTech après plusieurs années d’euphorie. Les investisseurs sont plus sélectifs, les cycles de levée de fonds s’allongent et les entrepreneurs doivent démontrer plus rapidement leur capacité à générer du chiffre d’affaires et à atteindre la rentabilité.
Mais le financement n’est qu’une partie de l’équation. À notre niveau, nous considérons que le rôle d’un incubateur est précisément d’agir sur tous les autres facteurs qui conditionnent la réussite d’une entreprise. Nous travaillons notamment à faciliter les mises en relation avec des industriels, des partenaires technologiques, des centres de recherche, des investisseurs et surtout des clients potentiels. Une bonne idée ne devient une entreprise viable que lorsqu’elle trouve son marché.
D’autres freins persistent également. Le passage à l’échelle industrielle reste un défi majeur pour de nombreuses startups, tout comme l’accès à certains talents spécialisés. Nous constatons aussi que les distributeurs et les grands acteurs de l’agroalimentaire disposent de marges de manœuvre limitées pour prendre des risques sur des produits ou des modèles encore peu éprouvés. Dans un contexte économique tendu, la priorité est souvent donnée à la sécurisation des ventes plutôt qu’à l’expérimentation. Par ailleurs l’accès à des locaux adaptés et disponibles dans de bonnes conditio est difficile sur un territoire très dense.
C’est pourquoi nous faisons évoluer en permanence notre accompagnement. Au-delà de l’hébergement ou du conseil, notre ambition est de créer un véritable écosystème d’innovation capable de rapprocher entrepreneurs, industriels, distributeurs, chercheurs et investisseurs. L’innovation alimentaire ne se développe pas en silo : elle progresse lorsque les différents acteurs de la chaîne de valeur acceptent d’expérimenter ensemble et de partager une partie du risque.
Aujourd’hui, accélérer le passage d’une bonne idée à une entreprise viable consiste moins à trouver la prochaine innovation de rupture qu’à créer les conditions de sa rencontre avec le marché. C’est précisément sur ce rôle d’intermédiation, de facilitateur et de mise en réseau qu’un incubateur comme Euralimentaire peut apporter le plus de valeur.
Les Hauts-de-France disposent d’un tissu agroalimentaire historique. Comment faire de cet héritage un véritable avantage compétitif pour attirer les talents, les investisseurs et les startups de la foodtech, à l’échelle européenne ?
Les Hauts-de-France disposent d’un atout unique en Europe : une concentration exceptionnelle de savoir-faire et d’acteurs sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Des plaines de Picardie jusqu’à la Côte d’Opale, notre région a vu naître et grandir de grands leaders de l’agroalimentaire et de la distribution qui ont profondément structuré l’économie du territoire.
Aujourd’hui, ces acteurs évoluent dans un contexte de transformation profonde. Les attentes des consommateurs changent, les contraintes environnementales se renforcent et les modèles historiques sont parfois challengés. Dans ce contexte, l’innovation n’est pas une option : elle constitue une partie essentielle de la réponse pour retrouver des relais de croissance et renforcer la compétitivité de la filière.
Notre région dispose de nombreux atouts pour relever ce défi. Sa position géographique au cœur de l’Europe, la richesse de ses ressources, la densité de son tissu industriel mais aussi la qualité de ses écoles, universités et centres de recherche spécialisés dans l’alimentation, l’agriculture et les biotechnologies en font un terrain particulièrement favorable à l’émergence de nouvelles solutions.
L’enjeu est désormais de mieux connecter ces forces. C’est tout le sens du travail mené collectivement dans le cadre de l’Ambition Alimentation Durable et Responsable. Avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème, nous œuvrons chaque jour pour rapprocher industriels, startups, chercheurs, étudiants, investisseurs et distributeurs afin de créer davantage de valeur et d’accélérer les innovations qui répondent aux grands défis alimentaires de demain.
Pour attirer les talents, les investisseurs et les entrepreneurs européens, nous devons assumer cette singularité : les Hauts-de-France ne sont pas seulement une grande région agroalimentaire, ils peuvent devenir un territoire de référence pour l’alimentation durable et responsable. Les compétences, les infrastructures et les entreprises sont déjà là. Notre mission est désormais de favoriser les collaborations qui permettront de transformer cet héritage industriel en avantage compétitif pour l’avenir.
Les entrepreneurs que vous accompagnez cherchent souvent à conjuguer performance économique, impact environnemental et santé publique. Pensez-vous que cette recherche d’équilibre est désormais une condition de réussite, ou reste-t-elle un pari entrepreneurial ?
Pour moi, il ne devrait même plus y avoir d’opposition entre performance économique, impact environnemental et santé publique. La performance économique est une condition nécessaire, mais elle n’est pas une finalité. Une entreprise qui crée de la valeur en dégradant les ressources dont elle dépend ou en générant des externalités négatives reporte simplement les coûts sur la société et les générations futures.
Je suis convaincu qu’au XXIe siècle, une entreprise réussit réellement lorsqu’elle met sa capacité à créer de la valeur au service des humains et de la planète. C’est particulièrement vrai dans l’alimentation, où les enjeux de santé, de durabilité et de souveraineté sont étroitement liés. Les entreprises les plus performantes seront celles qui sauront intégrer naturellement ces dimensions dans leur modèle de développement. Ce n’est plus un pari entrepreneurial, c’est une direction nécessaire.