Claire Faure-Miller (Café Joyeux) : « Le travail permet d’exister aux yeux des autres. »

Lauréate du classement Choiseul Les 40 qui (re)créent du lien, Claire Faure-Miller, Directrice Générale de Café Joyeux, porte une conviction forte : les rencontres du quotidien sont l’un des plus puissants leviers d’inclusion. À travers le modèle Café Joyeux, elle montre comment le travail, la confiance et les liens humains peuvent transformer les regards sur le handicap et renforcer durablement la cohésion sociale.

En quoi le comptoir d’un café-restaurant peut-il devenir un des derniers espaces de rencontre authentique entre des personnes que tout sépare ordinairement ?

Le comptoir d’un café-restaurant est l’un des rares endroits où des personnes qui ne se seraient jamais croisées peuvent échanger simplement. Chez Café Joyeux, nous observons cela chaque jour. Un étudiant, un dirigeant, un retraité, un parent ou un touriste peuvent se retrouver côte à côte, servis par un équipier en situation de handicap mental ou cognitif. Ce sont souvent des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées autrement.

Ce qui est particulièrement fort, c’est que rien n’est organisé ou théorique. La rencontre se fait naturellement, autour d’un sourire, d’une commande ou d’une conversation. Dans une société où beaucoup d’échanges sont devenus numériques et où chacun évolue souvent dans son propre cercle, ces moments ont une valeur particulière.

Je crois que nos cafés répondent à un besoin profond : celui de recréer du lien humain. Nous ne proposons pas seulement un délicieux café ou un bon plat ; nous créons des occasions de rencontre. Et lorsque celle-ci a lieu, les regards changent naturellement. On ne voit plus le handicap, on découvre avant tout une personne, ses compétences, son énergie et sa personnalité.

Comment l’inclusion professionnelle de personnes porteuses de handicap reconfigure-t-elle les relations au sein d’une équipe et transforme-t-elle le regard de ceux qui les côtoient ?

L’inclusion ne transforme pas seulement la vie des personnes en situation de handicap ; elle transforme aussi profondément celles et ceux qui travaillent à leurs côtés.

Je repense souvent à cette maman qui nous avait confié que son fils était transparent dans le monde social avant de travailler chez Café Joyeux. Cette phrase m’a beaucoup marquée parce qu’elle dit quelque chose d’essentiel : le travail permet d’exister aux yeux des autres. Il donne une place, une visibilité et une confiance que beaucoup n’avaient jamais eu l’occasion de développer.

Aujourd’hui, 222 personnes en situation de handicap mental et cognitif travaillent chez Café Joyeux, en France et à l’international. Elles accueillent les clients, travaillent en cuisine, en salle ou en caisse, se forment à un métier et prennent des responsabilités. Et lorsqu’on les voit à l’œuvre, le regard change naturellement. On ne voit plus d’abord le handicap. On découvre une personnalité, des compétences et des talents.

Cette transformation est réciproque. Les équipes apprennent à mieux se connaître, à mieux s’écouter et à porter un regard différent sur la différence. Elles découvrent des qualités qui font grandir toute l’équipe : la persévérance, l’enthousiasme et la fierté du travail bien fait.

Nous constatons chaque jour que l’inclusion enrichit tout le monde. Elle nous rappelle qu’une équipe est plus forte lorsqu’elle sait accueillir des parcours différents et permettre à chacun d’apporter le meilleur de lui-même.

C’est souvent là que les préjugés tombent. Beaucoup arrivent avec une certaine idée du handicap ; ils repartent avec des visages, des histoires et des talents en tête. Ils découvrent que ces personnes ne demandent pas qu’on fasse à leur place, mais qu’on leur fasse confiance. Et c’est très souvent cette confiance qui change tout.

Que révèle le succès du Café Joyeux sur ce que la société est prête à accepter et à rechercher, et sur quel forme de lien quand on lui en donne l’occasion ?

Le succès de Café Joyeux révèle, selon moi, une aspiration profonde de notre société : celle de retrouver des liens humains simples, sincères et concrets.

Depuis l’ouverture du premier Café Joyeux à Rennes en 2017, nous avons ouvert 35 cafés-restaurants en France et à l’international, dont le plus récent à Toulouse en juin dernier. Si ce modèle continue de grandir, c’est parce qu’il répond à quelque chose de plus profond qu’un simple besoin de restauration. Les personnes viennent bien sûr en premier lieu pour prendre un café et/ou se restaurer mais elles viennent aussi pour rencontrer des personnes qu’elles n’auraient probablement jamais croisées autrement. Et c’est souvent cette rencontre qui fait évoluer les regards.

C’est d’ailleurs ce qui nous a conduits à développer les Café Joyeux Inside au sein des entreprises. Aujourd’hui, des entreprises font le choix d’accueillir nos équipes au cœur de leurs lieux de travail. L’inclusion n’est alors plus un sujet dont on parle ; elle devient une réalité que l’on vit au quotidien. À l’international également, nous adaptons nos cafés aux réalités locales tout en restant fidèles à notre mission : créer des opportunités de rencontre et permettre à chacun de trouver sa place.

Les chiffres sont d’ailleurs très parlants : 81 % des personnes qui passent par un Café Joyeux déclarent avoir changé leur regard sur le handicap*. Cela montre que lorsque les différences se rencontrent dans un cadre simple et positif, les préjugés reculent très vite.

Je crois que notre société est beaucoup plus ouverte qu’on ne le pense. Ce qui manque souvent, ce ne sont pas les bonnes intentions, ce sont les occasions de se rencontrer réellement et les outils, les formations pour y arriver.

Au fond, le succès de Café Joyeux montre que les Français ne cherchent pas seulement des lieux où consommer. Ils recherchent aussi des lieux où chacun a sa place, être reconnu pour ce qu’il est et contribuer à la vie collective.

  • Étude réalisée par le Laboratoire E&MISE de l’ESSEC, de septembre à novembre 2025 pour les équipiers, les familles, les convives, et les encadrants, et en novembre et décembre 2024 auprès d’entreprises où sont implantés des Café Joyeux Inside (Klésia, Axa, Crédit Agricole et Canal+). Panel équipiers : 95 répondants avec une moyenne d’âge de 28 ans dont 37% de femmes et 62% d’hommes (1% s’est abstenu) ; 44% des équipiers n’avaient jamais travaillé avant Café Joyeux. Panel familles : 66 répondants avec une moyenne d’âge de 60 ans, dont 61% sont des femmes. Panel convives : 1081 répondants. Panels encadrants : 53 répondants, majoritairement des femmes (60%), avec une moyenne d’âge de 30 ans. Panel collaborateurs Inside : 269 répondants, dont 80% viennent plus d’une fois par semaine au Café Joyeux Inside.