Pierre-Alban Mulliez (Claimy) : “L’IA doit renforcer les droits des créateurs, pas les éroder”
Lauréat du palmarès Choiseul Médias & Création, Pierre-Alban Mulliez est cofondateur et CEO de Claimy, une plateforme qui aide les éditeurs de musique et les auteurs-compositeurs à mieux gérer leurs droits grâce à l’intelligence artificielle. En développant des infrastructures de données au service des créateurs, il œuvre à une meilleure répartition des revenus musicaux et défend l’émergence d’une souveraineté européenne dans l’économie culturelle et numérique.
Vous avez identifié que 30 % des redevances musicales ne parviennent pas à leurs destinataires, soit 15 milliards de dollars par an. Pourquoi ce problème persiste-t-il depuis si longtemps et qu’est-ce qui vous a poussé à créer Claimy en 2023 ?
Le système a été conçu dans les années 1990 pour un monde où une œuvre circulait dans quelques territoires via des canaux identifiables. Le streaming a tout changé : des milliards de micro-transactions par jour, dans 200 pays, 170 000 nouvelles œuvres uploadées chaque jour sur les plateformes de streaming. L’infrastructure n’a pas suivi.
Le déclic est venu de chez MWM où j’ai passé quatre ans, dont plusieurs mois à négocier des licences avec les plus gros détenteurs de droits musicaux. Le paradoxe m’a sauté aux yeux : ceux qui nous vendaient des droits ignoraient totalement l’étendue des usages et ce qu’ils pouvaient réclamer. Avec Gustave et Guillaume, nous avons pris le problème pour ce qu’il est vraiment, une question de données et d’infrastructure, pas de droit. La technologie était prête, le marché aussi.
Quels sont les obstacles les plus difficiles à surmonter pour s’imposer dans un secteur aussi réglementé et aussi résistant au changement, à l’échelle internationale ?
L’obstacle le plus difficile, ce n’est ni la régulation ni la résistance des acteurs en place. C’est l’accès aux données. Chaque société de gestion a ses propres systèmes, ses propres formats, ses propres règles et exceptions. Une intégration peut prendre des mois, pas seulement quelques heures et quelques appels API.
Le problème concret : il n’existe pas d’environnement de test chez la plupart des sociétés de gestion ni de règles de fonctionnement complètes et claires. Vous apprenez en soumettant en production. Ce frottement suffit à décourager la plupart des startups tech avant qu’elles aient vraiment commencé. Nous en avons fait notre cœur d’infrastructure et non un projet ponctuel. Résultat : 20 sociétés de gestion connectées à ce jour, 30 en fin d’année.
La valorisation croissante des catalogues musicaux comme actifs financiers (acquisitions par Primary Wave, Blackstone/Recognition, etc.) change-t-elle la nature de votre marché et de vos clients ?
Les acquisitions de droits musicaux par Primary Wave, Blackstone/Recognition ou d’autres fonds spécialisés signalent quelque chose de précis : les droits musicaux sont désormais une classe d’actifs reconnue par le capital institutionnel. Cela change radicalement le standard de ce que signifie « bien gérer » un catalogue.
Quand un catalogue figure au bilan d’un fonds, un audit annuel sur Excel ne suffit plus. La demande ne vient plus seulement des éditeurs et ayants droit qui voudraient plus de visibilité. Elle vient de leurs actionnaires, qui l’exigent.
Avec 170 000 nouveaux morceaux uploadés chaque jour sur les plateformes de streaming et l’essor de la musique générée par l’IA, comment Claimy anticipe-t-il l’explosion du volume des droits à gérer ?
Le volume seul rend tout suivi manuel impossible. Un éditeur de quelques milliers d’œuvres ne peut pas vérifier si l’une d’elles apparaît parmi 170 000 nouvelles sorties quotidiennes. La musique générée par l’IA ajoute une couche : un nouvel enregistrement issu d’une composition protégée ne porte aucun identifiant, aucun auteur rattaché, il est invisible.
Notre réponse : une thèse CIFRE en cours avec le laboratoire LISTEN de Télécom Paris sur la détection de contenus protégés dans les productions IA. Notre moteur traite les versions accélérées, reprises, remixes et extraits courts utilisés sur les plateformes de contenus générés par les utilisateurs (UGC). L’IA doit renforcer les droits des créateurs, pas les éroder.
Vous évoluez à l’intersection de la tech, de la musique et du droit européen. L’AI Act et la question des champions européens de l’IA sont-ils des sujets qui vous concernent directement ?
L’Europe combine deux atouts qu’aucune autre région n’a : le cadre réglementaire le plus exigeant sur l’IA et le droit d’auteur d’un côté et le réseau le plus dense de sociétés de gestion collective de l’autre. L’AI Act crée une responsabilité légale pour les plateformes utilisant des contenus protégés. Cette responsabilité n’est exécutoire que si l’infrastructure de droits peut prouver la propriété et tracer les usages. C’est précisément cette infrastructure que les acteurs européens de la music tech peuvent fournir : celle qui prouve la propriété, trace les usages et reverse les revenus.
Le risque : l’ambition réglementaire dépasse la capacité industrielle. Les plateformes américaines et asiatiques construisent leurs propres réponses. Si l’Europe ne produit pas ses propres infrastructures de droits dans les prochaines années, elle devra acheter celles des autres.
Pouvez-vous citer des exemples concrets de résultats obtenus pour vos clients ?
L’un de nos premiers clients, un éditeur indépendant français avec une petite équipe, a triplé les revenus de son catalogue en quatre mois. Concrètement : +1 000 œuvres enregistrées, une trentaine d’erreurs de dépôts corrigées et 25 millions de streams réclamés qui étaient absents de son dernier relevé.
Ce qui revient dans tous les retours : pas seulement les redevances récupérées, mais la confiance retrouvée dans les données. Avant Claimy, les ayants droit ne mesuraient pas ce qui leur échappait.
Combien de temps faudra-t-il à Claimy pour devenir la référence mondiale et à quoi ressemblera le secteur dans dix ans si l’infrastructure que vous construisez fonctionne comme prévu ?
Kobalt a mis 25 ans pour devenir la référence, avant d’être racheté par Primary Wave, opération annoncée début 2026 et valorisée autour de 1,5 milliard de dollars. Avec l’IA, nous estimons pouvoir aller beaucoup plus loin en beaucoup moins de temps. Non pas parce que nous sommes plus intelligents, mais parce que chaque intégration, chaque catalogue traité, chaque type de rejet géré alimente le système. L’intelligence s’accumule à chaque cycle.
Dans quelques années : les ayants droit qui découvrent aujourd’hui qu’il leur manque des redevances quand leurs relevés arrivent sauront en temps réel si chaque œuvre est enregistrée, si chaque usage est tracké, si chaque source de revenus est payée. Le transfert du réactif vers le proactif. C’est notre vision.
Pierre-Alban Mulliez est lauréat du palmarès Les 40 des Médias et de la Création, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul Les 40 des Médias et de la Création