Cet essai et ce roman interrogent la santé mentale des Français

A travers leurs ouvrages respectifs – Brown-out : quand le travail perd son sens pour Yohann Marcet et L’âme de fond pour Julia Clavel – les deux auteurs interrogent les fragilités contemporaines liées à la perte de repères et au désalignement entre aspirations individuelles et exigences collectives. Il et elle portent un regard croisé sur une époque marquée par l’injonction permanente à la performance et la quête renouvelée de sens, en invitant à repenser nos modèles individuels et collectifs.

Vos ouvrages, bien que différents dans leur forme, semblent dialoguer autour d’un certain malaise… Quel constat commun vous a conduit à travailler sur ces sujets ?

Y.M. : La France est l’un des pays les plus touchés par l’anxiété en Europe : un Français sur cinq est concerné chaque année par un trouble psychique, une consommation d’antidépresseurs en forte hausse et l’on assiste à une remontée des suicides. Ce ne sont plus des signaux faibles. Ils révèlent un déséquilibre structurel : nous avons construit des environnements, notamment professionnels, qui exigent toujours plus de performances et d’adaptabilité sans suffisamment expliciter le sens.

J.C. : J’ai toujours été intéressée par les questions de santé mentale et de perte de sens, mais c’est mon expérience en tant que conseillère à l’Élysée et à Matignon pendant la covid qui a agi comme un accélérateur : qu’est-ce que cette crise disait de nous-mêmes ? De la manière dont nos institutions tiennent – ou ne tiennent plus – face à des chocs majeurs ? L’âme de fond est né de cette réflexion. Le roman me donne le moyen de faire dialoguer l’intime et l’universel : les petites histoires, celles de personnages – un ministre pris dans les compromissions du pouvoir, un avocat brillant incapable d’assumer ses fragilités, une femme en décalage avec la vie qu’elle s’est construite – dans lesquels chacun va retrouver une part de soi… Et la grande histoire qu’ils reflètent, celle d’une société de plus en plus violente, avec des injonctions contradictoires, de moins en moins de repères et très peu de place pour la fragilité.

En quoi ce concept de désalignement dont vous parlez dépasse-t-il le simple mal-être individuel pour devenir un véritable phénomène social ?

J.C. : Dans un monde de possibles infinis mais aussi d’injonctions contradictoires, l’idée que l’on peut tout être – un professionnel engagé et disponible, un parent investi et aimant, un individu libre et indépendant – se confond parfois avec l’injonction de devoir tout être. Les réseaux sociaux amplifient cette tension en nous exposant du soir au matin aux carrières fulgurantes, aux corps parfaits, aux familles heureuses qui nous laissent le plus souvent dévalorisés, frustrés face à cette réalité déformée. Il en résulte une incohérence croissante entre ce que nous sommes vraiment, ce que nous croyons vouloir être, ce que nous croyons devoir être. Et c’est cet écart que nous appelons le désalignement. Ce malaise se manifeste par de plus en plus de contestation de nos institutions, de recours à la violence, de comportements à risque… Nos fragilités individuelles sont probablement au moins en partie les symptômes d’un désalignement collectif.

Y.M. : Le monde du travail est un révélateur puissant de cette tension. L’émergence du brown-out – cette perte de sens liée à un conflit de valeurs – traduit une crise plus large de nos modèles de performance et de leadership. Alors que les salariés sont de plus en plus qualifiés, seuls 7 % des Français se disent réellement engagés. Depuis les années 1990, l’autonomie s’est érodée et, dans de nombreuses organisations, la confiance a cédé la place à une culture du contrôle. Les processus se multiplient, les injonctions paradoxales s’accumulent, la quête du « toujours plus avec moins » s’intensifie. Le brown-out désigne précisément ce désalignement entre ce que l’on attend de son métier et la réalité que l’on vit au quotidien.

J.C. : En imaginant une épidémie mortelle de désalignement, L’âme de fond interroge : peut-on mourir de nos propres contradictions ? Cette dystopie explore aussi ce qui changerait – ou devrait changer ? – dans nos vies, nos institutions, nos sociétés si la santé mentale devenait véritablement une question de vie ou de mort. Le désalignement n’est pas une fatalité, mais il doit nous pousser à imaginer de nouveaux paradigmes et de nouvelles pratiques pour vivre une existence plus alignée.

Quelles évolutions prioritaires faudrait-il alors engager pour recréer de l’alignement ?

Y.M. : Il nous faut, dès le plus jeune âge, former autrement à la connaissance de soi, à l’intelligence émotionnelle, aux savoir-être autant qu’aux savoir-faire.

Dans le monde professionnel, il est nécessaire de repenser en profondeur nos modèles de performance et de management pour restaurer l’autonomie, la confiance et le sens au travail, en redonnant au collectif et au leadership un rôle de cohérence plutôt que de contrôle.

Il faut enfin, dans un monde anxiogène qui se nourrit de contre-discours, de contre-vérités, ne pas craindre de réaffirmer nos valeurs les plus essentielles.

J.C. : Et pour y parvenir, il est essentiel de proposer des récits collectifs alignés avec ces valeurs. Libre à nous aussi d’y voir une opportunité : celle d’aller vers des existences moins dictées par des idéaux artificiels et trompeurs de réussite mais au contraire plus conformes à nos valeurs, nos envies profondes, nos besoins réels. En somme, plus alignées.