IA : ne reproduisons pas l’échec de la transition numérique
Depuis plus de dix ans, Corentin Voiseux fait du numérique un levier d’inclusion et de cohésion sociale. CEO d’HYPRA, il développe des solutions pour rendre les services numériques accessibles à tous, notamment aux personnes en situation de handicap. Convaincu que la technologie doit rapprocher plutôt que diviser, il a également lancé Republike, un réseau social conçu comme une alternative aux plateformes fondées sur la polarisation et la captation des données. Lauréat du palmarès « Les 40 qui (re)créent du lien », il revient sur son engagement en faveur d’un numérique plus inclusif et sur les conditions d’une société plus connectée… humainement.
L’illusion a déjà coûté cher. Pendant des années, nous avons cru que la transition numérique se ferait d’elle-même : il suffisait d’équiper, de connecter, de dématérialiser. On promettait l’autonomie par simple exposition aux outils. Nous avons vu le résultat : une fracture numérique durable, des millions de citoyens en difficulté face aux démarches en ligne, et une administration qui a trop souvent transféré sur les usagers la complexité qu’elle n’assumait plus.
Avec l’intelligence artificielle, la tentation est immense de recommencer la même erreur. Là encore, le récit est séduisant : l’IA simplifiera, fluidifiera, personnalisera. Mais si nous la déployons sans former massivement la population, sans garde-fous démocratiques et sans stratégie industrielle, alors nous approfondirons les inégalités et le déclassement européen.
À la fracture numérique s’ajoutera une fracture cognitive. D’un côté, ceux qui sauront interroger, piloter, vérifier et contester les systèmes d’IA. De l’autre, ceux qui devront leur obéir sans les comprendre. Une société où une minorité pense avec les machines pendant qu’une majorité subit leurs réponses est une société qui s’expose à la faillite démocratique.
Cette fracture cognitive serait dévastatrice. Elle toucherait l’accès aux droits, l’éducation, l’emploi, la santé, l’information et la capacité même de chacun à exercer son jugement. Quand une population ne maîtrise plus les outils qui organisent ses choix, ses démarches ou ses apprentissages, c’est sa souveraineté qui recule.
Le risque est donc double : perte de souveraineté des individus, qui délèguent leur discernement à des systèmes opaques ; perte de souveraineté des organisations et des États, qui abandonnent leurs savoir-faire, leurs données, leurs infrastructures et leurs capacités de décision à des acteurs extra-européens. Une nation qui consomme l’IA sans en maîtriser les usages, les compétences et les dépendances prend le risque d’une vassalisation silencieuse.
Il est encore temps d’éviter ce scénario. Mais cela suppose de sortir du techno-solutionnisme et d’investir enfin dans les compétences numériques. La France doit lancer un effort massif de formation aux compétences numériques et à la culture de l’IA, dans l’école, les services publics, les entreprises et les territoires.
Nous proposons de créer un fonds souverain de 100 millions d’euros par an doté d’une fiscalité propre issue d’une réinternalisation des compétences informatiques de l’État et une fiscalité sur les GAFAM et les éditeurs logiciels.
Sa mission : former les citoyens, professionnaliser la médiation numérique, accompagner les agents publics, soutenir les collectivités et garantir que personne ne soit laissé seul face à cette transition immense.
À l’heure de l’IA, la véritable modernité n’est pas d’automatiser toujours plus. Elle est de rendre à chacun le pouvoir de comprendre, de choisir et d’agir.