Frappes dans la profondeur : face au recul de Washington, l’Europe peut compter sur la France

Avec l’arrêt annoncé du déploiement de missiles longue portée en Allemagne, l’Administration Trump marque un tournant majeur pour les pays européens dont les capacités de frappes dans la profondeur sont de plus en plus limitées. Mais la BITD française possède le savoir-faire et le catalogue nécessaires pour pallier le désengagement US.

Les États-Unis – version Trump – ont choisi de se désengager du continent européen. Après l’annonce, le 1er mai, du retrait de 5000 hommes basés en Allemagne, le Pentagone a fait part de son intention de ne pas déployer de Multi-Domain Task-Force en Allemagne. Deux décisions aussi symboliques que stratégiques : Washington veut punir son allié nº1 en Europe de ne pas l’avoir soutenu dans son aventure contre l’Iran, et préserver des stocks très largement amputés par cette opération.

L’Europe doit regagner sa souveraineté

Le déploiement annulé des missiles sol-sol Tomahawk (et de leur système de lancement Typhon) et hypersoniques Dark Eagle prive l’Europe des renforts qu’elle espérait en matière de frappes de précision dans la profondeur (FPP) entre 1000 et 3000km. Une décision jugée « très malheureuse et préjudiciable » par le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius. « Les FPP permettent d’infliger des dommages à distance à un adversaire potentiel, considère Camille Grand, secrétaire général de l’Association des industries aérospatiales, de sécurité et de Défense (ASD). Elles offrent un élément de dissuasion conventionnelle […] La destruction des infrastructures critiques ou la menace de les détruire peut en soi être un élément décisif dans un conflit, voire permettre de l’empêcher. »

Mis au pied du mur, les pays européens vont devoir développer et généraliser des solutions 100% européennes pour préserver leur souveraineté. Mais pour l’instant, ils sont sous-équipés : pour les capacités air-sol, l’Espagne et l’Allemagne ne disposent que de missiles Taurus (500km de portée), la France et le Royaume-Uni de missiles SCALP-EG / Storm Shadow (500km). Seule la France détient des capacités mer-sol avec le Missile de Croisière Naval (MdCN) de 1400km de portée, le Royaume-Uni dépendant de Washington pour ses Tomahawks (1600km). En face, la Russie fait donc figure d’ogre avec ses missiles Kinzhal Kh-47M2 (1500-2000km) et Novator 9M729 (2000-2500km) qui – théoriquement – peuvent atteindre Berlin, Paris, Londres ou Rome. « Le défi de l’Europe en FPP ne se limite pas à un simple écart de portée, explique Mikhaïl Kokorich, directeur général de Destinus, fabricant néerlandais de missiles de croisière. Il s’agit également d’un déficit de capacités industrielles, de renouvellement des stocks et de souveraineté. » Il est donc nécessaire pour le Vieux continent de se réarmer massivement afin d’assurer l’équilibre des forces.

En 2024, Paris avait pris les devants en lançant l’initiative ELSA (European Long-Range Strike Approach), entraînant l’Allemagne et le Royaume-Uni dans son sillage, puis l’Italie, la Pologne et la Suède. Objectif nº1 : amener les pays européens à travailler ensemble et procurer à l’UE de nouveaux systèmes d’une portée de 2000km d’ici 2030. Lors de la 62e Conférence de Munich sur la sécurité (MSC) en février dernier, Emmanuel Macron a réitéré son ambition : « L’initiative européenne ELSA est cruciale, car elle nous permettra de combler notre retard. […] Les missiles à longue portée et FPP sont primordiaux, ne serait-ce que pour être crédibles dans le dialogue avec la Russie. » Mais deux ans après son lancement, le programme pâtit d’un manque de cohérence industrielle et politique, les partenaires de la France ayant tendance à lancer des nouveaux projets, à échéance 2035 au mieux, plutôt que de se focaliser sur des solutions disponibles rapidement pour faire face à la Russie, si besoin était.

Trouver des solutions à court terme

À court terme, ce sont notamment les missiles tirés depuis le sol qui font défaut. Selon Rafael Loss, chercheur à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), « les Européens devraient lancer des programmes pour associer les missiles de croisière lancés depuis les airs ou la mer, tels que Storm Shadow/SCALP-EG, Taurus ou les missiles de croisière navals français (MdCN), à des propulseurs d’extension de portée pour le lancement au sol. » Ça, c’est pour la théorie.

Car en pratique, les experts militaires doutent de la capacité des Européens à répondre à un éventuel conflit. Selon eux, il apparaît logique que l’Allemagne se retrouve en mauvaise posture. Fabian Hoffmann, chercheur au Norwegian Institute for Defence Studies, déplore le manque de vision de Berlin au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine : « Si nous avions commandé des solutions temporaires en 2022, celles-ci seraient peut-être déjà en place ou le seraient l’année prochaine. Entre-temps, nous aurions pu nous concentrer sur l’élaboration de notre propre solution européenne. » Pour cet analyste, le salut passe désormais par Paris, « la France étant une pionnière européenne » en matière de missiles de croisière et de roquettes à longue portée.

L’industrie française, pilier européen nº1

La base industrielle et technologique de défense (BITD) française possède des atouts uniques en Europe, sur tout le segment, des frappes de saturation aux frappes de pénétration pour atteindre les cibles les mieux protégées. Pour les premières, la France a fait son entrée sur ce marché en développant des munitions téléopérées et des drones kamikazes sur le modèle du Shahed iranien, avec le système OWE (One Way Effector) conçu par MBDA ou avec la gamme Mataris développée par KNDS, Delair et EOS Technologies. Pour les frappes de précision, outre la relance de la production du SCALP-Storm Shadow franco-britannique, MBDA vient d’annoncer, au selon Eurosatory 2026, l’arrivée sur le marché du MdCN Mark 2 et les ultimes développements de sa déclinaison sol-sol qui pourrait être disponible dès 2029 : le LCM (Land Cruise Missile) d’une portée analogue. Alternative au Tomahawk américain et répondant aux besoins les plus cruciaux des Européens, le couple MdCN-LCM aura l’avantage conséquent d’utiliser le même missile, et de permettre une optimisation appréciable en termes industriels et budgétaires.

Le même constructeur, MBDA, est également aux manettes de la nouvelle génération de missiles de croisière multimission, dans une dimension clairement européenne, avec ses filiales française, britannique et italienne, qui développent le Stratus LO (Low Observable) et le Stratus RS (Rapid Strike) qui devraient être commercialisés d’ici 2030.

La France ne doit pas rater cette occasion de prendre le leadership européen. Selon Étienne Marcuz, analyste en armements stratégiques à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), « Berlin réfléchirait à d’autres options que l’achat de systèmes américains Typhon, dont l’une serait le LCM, la version terrestre du MdCN, développé par MBDA. Cela pourrait entraîner quelque chose d’impensable jusqu’à il y a peu : une véritable Europe de la Défense autonome, voire indépendante. » Selon lui, les Européens doivent donc transformer cette crise en opportunité, et produire plus et plus vite. Côté français, l’enjeu a été pris très au sérieux, comme le prouve le projet d’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) préparé par le gouvernement Lecornu, et suspendu aux avancées de la commission mixte paritaire. Parmi les postes budgétaires profitant de la réévaluation, celui des munitions a gagné 8,5 milliards d’euros (+53% par rapport à la LPM initiale) sur les 36 milliards supplémentaires. « Cet effort permettra de consolider nos stocks et de produire plus et plus vite pour répondre aux exigences d’un engagement de haute intensité », estime le ministère.

Reste maintenant aux Européens à donner de la cohérence au changement de paradigme que nous vivons actuellement : l’initiative ELSA peine pour l’instant à paver la voie à une stratégie commune, malgré l’importance qu’elle revêt aux yeux du président Macron. Les entreprises françaises, elles, ne demanderaient pas mieux.