Le piège de Virgile : Comment nous désintoxiquer du commentaire du déclin
Alors que le discours sur le déclin européen semble s’imposer comme une évidence, Guillaume Alévêque, directeur associé chez Antidox et NSI Group, invite à sortir de ce qu’il appelle le « piège de Virgile » : cette tentation de commenter lucidement les crises sans jamais agir pour les dépasser. À travers une réflexion mêlant littérature, géopolitique et économie, il plaide pour un réarmement culturel et stratégique de la France et de l’Europe, fondé sur la confiance, l’ambition et la capacité à retrouver le chemin de la puissance.
Dans la Divine Comédie de Dante Alighieri, Virgile incarne le sommet de la raison, de la culture et de la lucidité humaines. Il est pourtant confiné au rôle de guide tragique : il accompagne Dante à travers l’Enfer et le Purgatoire, mais est lui condamné à y rester. Virgile est interdit de Paradis et est le guide impuissant d’une chute, le commentateur d’une dégradation, du “pire en pire” et de la descente de Dante vers les cercles les plus profonds de l’Enfer.
C’est précisément dans cette posture piégeuse du commentaire et de l’effroi face à un monde devenu infernal que la France et l’Europe semblent s’enfermer. Nous portons sur la planète, les chocs géopolitiques et nos propres sociétés une vision effarée qui paralyse la volonté, et nourrit une colère de plus en plus stérile et une forme d’”à-quoi-bon stratégique”. Face aux épreuves géopolitiques, économiques et même démographiques, nous semblons préférer la réécriture permanente du diagnostic à l’engagement du traitement.
Donner un sens au chaos du monde
Ce Piège de Virgile, c’est donc la tentation de substituer le commentaire élégant ou la colère à la participation naturelle à l’histoire. Nous sommes devenus collectivement des guides souvent lucides, mélancoliques, voire déprimés, capables de nommer chaque mal du Purgatoire (discorde sociale, précarité, montée des violences, nouveaux conflits ouverts, appauvrissement), d’en gérer les flux au jour le jour, mais condamnés à ne jamais pouvoir tenter le rebond et la sortie des enfers.
Ce doute intellectuel se fonde évidemment sur un décrochage matériel. La part de l’Europe dans le PIB mondial (en parité de pouvoir d’achat) est tombée de 27,5 % en 1980 à moins de 15 % aujourd’hui. Les perspectives pour 2050 laissent à la France la possibilité de rester parmi les dix premières économies mondiales, mais maintenir le rang actuel — sans même parler de progresser — semble déjà abandonné sans combat. Pendant ce temps, les États-Unis tracent leur voie plus dynamique et laissent l’Europe seule avec sa mélancolie, ce qui nous ôte le réconfort de nous sentir à plusieurs comme “civilisation” unie et solidaire dans ce trouble.
Nos romanciers contemporains comme Michel Houellebecq sont excellents pour dire ce trouble et le sentiment de déclin et de décomposition collective qui nous obsède depuis déjà plus d’un siècle. La littérature atteint un niveau sublime pour peindre notre propre effacement collectif, comme prolongé et incarné jusque dans nos vies quotidiennes.
Le rapport Draghi de l’automne 2024 en est finalement le correspondant parfait dans le champ institutionnel et économique : lucide, brillant, mais condamné, malgré son auteur, par l’inertie et les blocages politiques. Draghi devient malgré lui le Houellebecq de l’économie européenne. On applaudit le diagnostic tout en évitant de lancer vraiment et massivement le traitement, notamment sur son cœur : le financement de nos modèles sociaux et l’innovation. Le rapport chiffrait le besoin d’investissement supplémentaire européen à 800 milliards d’euros annuels, soit le double du Plan Marshall en proportion du PIB. Bientôt deux ans après sa publication, aucun mécanisme de financement commun n’a été créé, aucun accord sur la mutualisation de la dette industrielle n’a été conclu, et le financement de nos modèles sociaux comme de nos investissements stratégiques est encore incertain. Virgile, lui aussi, savait exactement où se trouvait la sortie. Mais savoir n’est pas forcément agir, et ces rapports ou nos textes d’analyse participent aussi au commentaire.
Si le commentaire sur cet affaissement semble donc universel, les causes en sont encore débattues. L’absence de consensus politique sur les causes du déclin est d’ailleurs évidemment une raison fondamentale de ce blocage. Pour ne pas affronter les grandes problématiques financières et éducatives de fond, nous cédons donc souvent à l’explication conjoncturelle : administration Trump hostile, gouvernements mal inspirés et impopulaires, disruptions géopolitiques arrivées toujours au pire moment…
Le rôle de l’analyse juste et de l’action sur nos forces et faiblesses
Le rôle du dirigeant, comme du citoyen, ne peut se limiter à observer le naufrage. Il doit analyser, repositionner à court terme et fixer fermement les caps à long terme. Diriger une entreprise, c’est trier dans le chaos pour imposer une direction ; c’est choisir le risque de la décision offensive plutôt que le confort de la gestion du recul.
Dans le champ entrepreneurial, cette posture de l’effarement paralysant serait un chemin rapide vers l’échec. Une entreprise qui commente les parts de marché de ses concurrents sans investir dans ses propres ruptures technologiques est balayée. Les entreprises françaises le savent et agissent : leurs réussites nombreuses en témoignent. Nous nous émerveillons et nous effrayons des promesses de l’intelligence artificielle, y bénéficions d’investissements massifs, mais doutons au fond de nos capacités. Or, une nation face à l’histoire n’est pas une entreprise, et en plus de la fonction de production du monde économique, dans la tradition d’analyse de Georges Dumézil, elle doit intégrer et remobiliser la classe des prêtres (élargie aujourd’hui aux artistes et au monde culturel) et des guerriers (le monde militaire, élargi aujourd’hui à l’arme technologique).
Pour sortir du piège de Virgile, rapprochons-nous de Dante dans son aventure : éprouver l’effroi face à la forêt sombre du monde est inévitable, mais elle ne mène pas à l’enfermement, et l’espoir y est – en fait – permis. L’Europe et la France ont les moyens, comme lui, de traverser les cercles et finir par revoir les étoiles, plutôt que d’y rester enfermés comme Virgile.
Sur le terrain de la défense, le sursaut n’est plus un concept mais déjà une trajectoire financière et industrielle. La France se réarme via sa Loi de Programmation Militaire de 413 milliards d’euros, en pleine discussion, doublant ses capacités budgétaires. Elle réinvestit dans sa filière nucléaire, qui fait déjà la preuve de son importance majeure dans l’attractivité de notre pays, et vient de lancer un nouveau modèle de “dissuasion nucléaire avancée” qui remuscle la sécurité du continent et la confiance croisée avec nos voisins.
Sur le plan technologique, le succès désormais presque iconique de Mistral, qui a atteint une valeur estimée à environ quinze milliards de dollars grâce à une équipe fondatrice issue quasi-intégralement de la recherche publique française et de DeepMind, en est une preuve. C’est aussi une démonstration que nos institutions de recherche et d’enseignement supérieur conservent des forces, à soutenir et exploiter pleinement. Le réarmement en cours et les réussites économiques récentes dans l’industrie de pointe, le spatial ou la biotechnologie démontrent que le génie européen n’est évidemment pas qu’un souvenir. Ces derniers mois, notre continent a aussi fait la preuve de sa capacité à soutenir l’Ukraine de manière plus nette, en prenant enfin de manière très nette la tête de l’aide financière et militaire au pays. Le système de protection sociale auquel nous tenons a un avenir incertain, mais reste encore à ce stade protecteur et nous apporte les plus hautes espérances de vie au monde et une redistribution importante. Le trouble réside donc surtout dans notre ralentissement relatif face à des pays-moteurs plus confiants.
Vers une nouvelle culture de la puissance ?
Les constats de déclassement étant largement posés par des économistes comme des auteurs, chacun dans leur champ, le travail culturel doit désormais viser à une pédagogie de l’histoire. Notre malaise face à la croissance faible et à un sentiment de déclassement générationnel ne découle pas de simples accidents politiques ou d’une seule personnalité. L’instabilité politique exacerbée des grands pays européens — qu’il s’agisse des crises du quinquennat français, d’un gouvernement britannique déjà presque effondré ou de la fin du bipartisme allemand — démontre qu’il s’agit d’un trouble civilisationnel global. Et y répondre impliquera une action concrète et des mesures du quotidien, de même qu’une reprise en main plus théorique du “Zeitgeist” dans lequel nous nous noyons.
Il s’agit donc de rebâtir une pédagogie de la souveraineté et de l’influence, auprès des futurs dirigeants comme de tous les citoyens. C’est en partie le sens de la l’analyse de Luis Vassy, directeur de Sciences Po, dans la revue Le Grand Continent (juin 2026) : l’enjeu actuel réside dans notre capacité à formuler une nouvelle doctrine qui articule la formation des élites, l’autonomie stratégique et la réappropriation des outils de la puissance. La France a en effet cessé – à raison ! – de se voir comme une nation adulte qui regarderait le reste du monde avec une condescendance malvenue, pour passer un peu caricaturalement au statut de responsable du pire du passé, et donc à celui de victime de tout ce que l’avenir nous apportera.
Pour contrer ce spleen, des mesures économiques et sociales concrètes et structurées apportant des perspectives ou un peu de visibilité seront indispensables. Elles sont la première clé pour envisager de maintenir la cohésion de notre société. Les grands choix d’investissement et de justice intergénérationnelle à venir dans le débat présidentiel des prochains mois seront donc une occasion de prioriser la stabilité et l’ambition de notre pays plutôt qu’un faux confort dont bien peu ont l’impression de profiter. Nos rendez-vous politiques sont bien plus des champs de bataille culturels que des concours de cohérence intellectuelle, mais cela en fait aussi des occasions pour repenser et dire ce que chaque camp politique définit comme la puissance, la prospérité, et donc de faire évoluer notre posture face au monde.
Ce travail de sursaut doit innerver toutes les strates de la société, par la bataille des idées et par la littérature elle-même, qui va aussi de plus en plus intégrer le futur et ses possibilités (quelles adaptations au dérèglement climatique, espace, nouveaux échanges culturels), au-delà de l’inventaire de nos ruines. L’État, les leaders d’opinion en ligne et les grands acteurs industriels devront aussi redoubler de vigueur leur stratégie d’influence culturelle et politique pour défendre nos entreprises et combattre les opérations de déstabilisation intérieure. Continuons enfin de rendre plus visible les réussites et de mettre la communication au service de ces succès.
Adieu Virgile, et merci
Raymond Aron estimait que lorsque les hommes ne choisissaient pas, les événements choisissaient pour eux. Le Pape Léon XIV indique lui dans sa récente encyclique : “Arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme.”
Si Virgile reste au purgatoire, nous avons encore le choix de sortir de son piège. Voulons-nous y demeurer avec lui comme des poètes mélancoliques, à seulement commenter, d’abord poliment puis de plus en plus violemment, la fin d’un monde, ou choisirons-nous de poursuivre la route des vivants et de sortir du commentaire corrosif de notre supposée impuissance ?