Luc Lesénécal (Tricots Saint James) : « faire voyager ce que l’on est »
Douze boutiques au Japon, 40 % de l’activité à l’export : Luc Lesénécal dirige Tricots Saint James à la hauteur d’une maison qui a traversé les siècles. Ancien directeur général adjoint d’Isigny Sainte-Mère, président pendant neuf ans du comité normand des conseillers du commerce extérieur, il cumule les rôles sans perdre de vue l’essentiel. Un savoir-faire qui ne se transmet pas risque de disparaître. Ce portrait a été réalisé dans le cadre d’une série éditoriale issue de la séquence coportée par Attitude Manche et l’Institut Choiseul autour des transformations du territoire.
Le temps long comme boussole
Saint James a été fondée en 1889, Isigny Sainte-Mère en 1932. Luc Lesénécal a dirigé ces deux maisons que tout semble opposer – l’une tricote des pulls marins, l’autre transforme le lait en produits d’exception. Il y voit néanmoins la même chose au fond : la fidélité à un geste, à un lieu, à une manière de faire qui se transmet de génération en génération sans jamais vraiment changer de nature. Il est le quatrième président de Saint James, Isigny a connu le même nombre de directeurs généraux depuis 1932, c’est pour lui le signe d’une continuité réelle.
Ce qu’il a appris de ces deux maisons, c’est aussi que la réputation se construit par la régularité autant que par l’exigence et la fidélité à ce que l’on est vraiment. Chez Saint James, le produit lui-même porte cette densité. Un pull, « c’est une main, c’est une histoire et c’est une exigence collective », explique-t-il. « Quand on arrive à la tête d’une maison comme Saint James, on hérite d’une marque, mais on hérite d’une exigence, d’une manière de faire, d’une relation au territoire et aux gens qui y travaillent ». Une maison solide, conclut-il, est une maison qui a réussi à évoluer sans jamais se trahir.
« Les entreprises du savoir-faire doivent apprendre à chasser en meute »
Luc Lesénécal préside l’ARSEN, le réseau normand des entreprises d’excellence fondé à l’initiative d’Hervé Morin, président de la Région Normandie. Une cinquantaine de membres qui ont en commun d’avoir une culture du geste et de la transmission avec, à la clé, des emplois locaux et non délocalisables. Luc Lesénécal voit ces entreprises comme de véritables acteurs du tissu productif local, pleinement complémentaires aux grands projets industriels limitrophes. « La réindustrialisation ne se résume pas aux grandes usines mais passe par les ateliers, par les métiers, par la main, par les savoir-faire qui sont restés vivants », affirme-t-il.
En juillet 2025, il emmène une douzaine de membres de l’ARSEN au Japon. Deux jours à Tokyo pour le business, deux jours à Osaka pour les échanges. Dans ces rencontres se joue quelque chose que les salons professionnels ne produisent pas : « Quand on est seul, on nous regarde, on est admiré. Ensemble, on est une force territoriale ». C’est la même conviction qu’il a portée pendant neuf ans à la tête du comité des conseillers du commerce extérieur, où il a accompagné des PME à franchir le cap de l’export. Exporter, dit-il, « c’est faire voyager ce que l’on est ».
La Manche sait faire, elle doit maintenant apprendre à le dire
Face aux grands projets qui reconfigurent le Cotentin, Luc Lesénécal ne ressent aucune inquiétude et évoque une « complémentarité naturelle ». Les uns montrent la puissance productive du territoire, les autres sa finesse et son identité. Ensemble, ils composent une image plus complète de ce qu’est la Manche : « un territoire qui participe directement à la souveraineté du pays ».
Enfin, il qualifie l’écosystème du département de robuste mais discret. Un territoire qui fait, qui transmet, qui avance avec une modestie que les Manchois revendiquent presque comme une manière d’être. Mais pour Luc Lesénécal, cette modestie a ses limites. Pour lui, « la Manche a longtemps été un territoire qui faisait sans trop dire. Elle doit maintenant apprendre à dire davantage ce qu’elle sait.