Tracer sa voie dans l’incertitude

Philippe Silberzahn, professeur à emlyon business school, auteur de Tracer sa voie dans l’incertitude : les 8 règles de votre création ultime (Diateino, 2025), nous paratage son analyse sur le leadership.

Dans un monde d’incertitude, le leadership traverse une crise profonde. La remise en question de modèles mentaux – du travail, de l’organisation, du monde- impose d’en repenser notre conception.

Historiquement, le leader incarnait l’acteur rationnel détenteur du savoir : il désignait le but, montrait la voie, protégeait ses équipes. Sa promesse : « Suivez-moi car je sais où aller. » L’incertitude actuelle rend cette promesse impossible à tenir. Les décisions doivent être prises avec une fraction infime d’information, les buts sont remis en question, les repères changent fréquemment, et la relation d’obéissance traditionnelle se brise. Sans confiance, plus de collectif possible — la paralysie s’installe.

Face à cette situation, deux écueils menacent. Le premier : faire comme si de rien n’était, en réclamant plus d’autorité et plus de vision. Mais personne n’est dupe, et cette posture ne fait qu’achever ce qui reste de crédibilité. Le second : un nihilisme contestant la notion même de leadership. C’est tentant, mais dangereux. Si le modèle fondé sur l’expertise a vécu, le leadership reste nécessaire ; il faut simplement en inventer un nouveau.

Accepter l’incertitude

La clé pour cela est double : d’une part, accepter, et faire accepter, l’incertitude. Cette reconnaissance est anxiogène, mais elle s’impose. C’est un travail de deuil — et de pédagogie. D’autre part, reconnaître que l’incertitude est aussi une opportunité. Le monde n’est pas écrit ? Nous pouvons l’écrire et déterminer notre destinée.

Cette posture permet une reconstruction collective du sens. Les collaborateurs ne veulent plus qu’on leur donne du sens — ils veulent le construire. Le leader ne pense plus le monde seul ; il co-crée avec le collectif. Ces modèles partagés sont la source de la confiance — du latin cum fides, croyance partagée. En substance : « Nous ne savons pas où cela nous mènera, mais nous avons confiance les uns dans les autres pour avancer de manière créative. »

Identifier les éléments contrôlables d’un futur non prédictible constitue désormais la meilleure façon d’instaurer une sécurité psychologique. Non plus en masquant la réalité ou en promettant une protection illusoire, mais en redonnant une capacité d’action concrète — source à la fois de motivation et d’énergie.

Le leader n’a plus à être celui qui sait, mais celui qui rend possible. Il ne s’agit plus de montrer la voie, ni même de la trouver, mais de la tracer avec ses équipes.