Nour Mejri (Rexel) : Dans l’énergie, la bonne question n’est plus « combien coûte la transition ? » mais « comment en faire un avantage économique durable ? »

À la croisée des enjeux énergétiques, industriels et digitaux, Nour Mejri, directrice de la Stratégie du groupe Rexel, partage sa vision d’une transformation guidée par l’impact, la compétitivité et l’anticipation stratégique. Lauréate du Choiseul 100 2026, elle revient sur les arbitrages qui redéfinissent aujourd’hui le leadership dans le secteur de l’énergie.

Quels arbitrages avez-vous dû opérer entre croissance, innovation digitale et performance opérationnelle ?

Le principal arbitrage a consisté à ne pas opposer transformation et exécution. Dans beaucoup de groupes, le risque est de multiplier les projets sans impact réel sur le terrain. Or, dans un contexte où la compétitivité se joue aussi sur la vitesse, la disponibilité produit et la qualité de service, l’innovation ne vaut que si elle améliore concrètement la performance opérationnelle. Avec l’accélération de l’électrification, que l’AIE décrit comme l’entrée dans un véritable “âge de l’électricité”, la priorité n’est plus d’innover pour innover, mais d’investir sur les usages digitaux qui rendent l’organisation plus simple, plus rapide et plus utile pour le client. L’arbitrage, au fond, est entre la dispersion et l’impact.

Face à la transition énergétique, comment intégrez-vous la durabilité dans votre stratégie tout en maintenant votre performance économique ?

La durabilité ne peut plus être traitée comme un sujet à part : elle est devenue une question centrale de compétitivité. On le voit très bien en Europe avec le Clean Industrial Deal qui assume clairement que la décarbonation doit aussi être un moteur de croissance, de réindustrialisation et de résilience. Dans ce contexte, intégrer la durabilité dans la stratégie, c’est orienter l’entreprise vers les marchés qui montent — électrification, efficacité énergétique, technologies bas carbone — tout en gardant une discipline très forte sur la rentabilité et l’allocation du capital. Autrement dit, la bonne question n’est plus “combien coûte la transition ?”, mais “comment en faire un avantage économique durable ?”.

Comment anticipez-vous les évolutions réglementaires et sectorielles pour sécuriser la compétitivité du groupe ?

Anticiper la réglementation, aujourd’hui, ce n’est pas seulement suivre des textes : c’est comprendre comment ils reconfigurent la chaîne de valeur avant les autres. On le voit avec la montée en puissance des politiques industrielles européennes liées aux technologies propres, comme les récentes annonces d’investissement dans l’électrification en France, ou avec les nouvelles initiatives de compétitivité lancées en 2025 pour répondre à la pression des coûts énergétiques et à l’intensification de la concurrence mondiale. Les groupes qui sécurisent leur compétitivité sont ceux qui traduisent très tôt ces évolutions en décisions concrètes : adaptation de l’offre, montée en compétence des équipes, ciblage des investissements et renforcement de la résilience industrielle. La veille ne suffit plus ; il faut une lecture stratégique de la norme et de ses effets business.

Pour un jeune professionnel ou futur dirigeant dans l’énergie, quel apprentissage stratégique vous paraît indispensable pour piloter un grand groupe dans un contexte de transformation rapide ?

L’apprentissage le plus indispensable, selon moi, est de savoir penser en systèmes plutôt qu’en silos. Dans l’énergie, la performance ne dépend plus d’un seul levier : elle se joue à l’intersection de la réglementation, des infrastructures, du digital, de l’industrie, des attentes clients et de la géopolitique. On le voit très concrètement avec les tensions croissantes sur les réseaux électriques, alors même que progressent en parallèle les véhicules électriques, les pompes à chaleur, les data centers et l’électrification de nouveaux usages. Pour un dirigeant, la compétence clé est donc de savoir arbitrer dans cette complexité, avec une vision d’ensemble. Aujourd’hui, la stratégie n’est plus seulement l’art de prévoir ; c’est la capacité à relier rapidement des enjeux multiples pour transformer une ambition en exécution.

Nour Mejri est lauréate du palmarès Choiseul 100 2026, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul 100 2026