Arthur Barillas de Thé (OVRSEA) : « Logistique et géopolitique ne peuvent plus être pensées séparément »
De quoi Ormuz est-il le nom ? Choiseul Magazine donne la parole au lauréat Choiseul 100 Arthur Barillas de Thé. En tant que Co-fondateur et Président-directeur général d’OVRSEA, qui propose des solutions technologiques innovantes pour simplifier le transport de marchandises, il suit de près les bouleversements qui menacent aujourd’hui l’ordre mondial. Dans cette tribune, il appelle les acteurs de la logistique à intégrer l’analyse géopolitique à leurs décisions stratégiques.
Les entreprises de logistiques, observatoire des fractures mondiales
Il y a cinq ans, personne n’aurait parié sur le fait qu’une entreprise de logistique devienne un poste d’observation privilégié des fractures du monde. Négocier des taux, optimiser des routes ou encore échanger avec des clients… ce ne sont pas exactement des missions que l’on associe à l’analyse géopolitique. Et pourtant…
Déjà, en 2020, la pandémie de Covid nous avait appris à chercher les nouvelles avant qu’elles ne paraissent dans les journaux. Mais le vrai point de bascule date de 2023, lorsque, du jour au lendemain, les Houthis ont transformé le détroit de Bab-el-Mandeb en impasse. Un petit groupe solidement armé et soutenu (de loin) par un État, l’Iran, a été capable de redessiner toutes les routes mondiales en quelques semaines, faisant exploser les coûts et les délais et transformant profondément notre métier. Il aurait été tentant de ne voir qu’un hapax dans cette crise.
Trois ans plus tard, force est de constater que cette première crise marquait l’entrée dans une nouvelle réalité.
Depuis, les points d’étranglement se multiplient. En plus d’être devenu un point d’affrontement entre les États-Unis et la Chine, Panama souffre de sécheresses qui limitent le passage des navires. Le canal de Suez est tributaire des déséquilibres régionaux qui, depuis octobre 2023, l’enfoncent toujours plus dans le chaos. Ce que vient du reste confirmer la situation dans le détroit d’Ormuz. Le blocage par le régime iranien de ce corridor étroit de 33 kilomètres est un signal d’un bouleversement majeur. En répondant ainsi à l’attaque israélo-américaine, l’Iran a démontré toutes les limites de la puissance américaine en ce début de XXIe siècle.
Une nouvelle ère pour la logistique mondiale
Pendant des décennies, la logistique mondiale a fonctionné sous un régime implicite : la thalassocratie américaine garantissait la liberté de navigation, et cette garantie était si solide qu’on pouvait oublier les rapports de force. De même que l’Union européenne pouvait croire à la fin de l’histoire, les entreprises — chargeurs, industriels ou distributeurs — pouvaient croire à la fin de la géopolitique : optimiser les flux, comprimer les stocks, étirer les chaînes d’approvisionnement à l’autre bout du monde… c’était ça, la recette de la compétitivité ! Après tout, les mers étaient sûres.
Cette ère est terminée. Isolationnistes ou interventionnistes (et Donald Trump semble vouloir être les deux en même temps), les États-Unis n’ont plus les capacités d’imposer leur imperium au monde entier. À la place, le monde est l’objet de stratégies concurrentes, qui se traduisent plus souvent qu’autre chose par des affrontements violents. Et, dans ce contexte, la logistique est devenue une arme de poids pour mettre un adversaire à genoux, si puissant soit-il.
L’analyse géopolitique, une urgence stratégique
De quoi Ormuz est-il le nom, alors ? D’un monde où la logistique et la géopolitique ne peuvent plus être pensées séparément. D’un monde où chaque détroit devient un point de vulnérabilité potentiel. D’un monde où un métier apparemment simple (acheminer des marchandises d’un point A à un point B) exige désormais une compréhension fine des rapports de force entre États et des stratégies d’influence régionale.
Toutes les entreprises qui dépendent de chaînes d’approvisionnement internationales vivent au rythme des chocs depuis 2023. Ce n’est pas une parenthèse. Il faut l’accepter. Dans une note récente de l’Institut Montaigne, David Baverez et ses co-auteurs vont jusqu’à proposer la création, au sein des grandes entreprises, d’un poste de Chief Geopolitical Officer, un dirigeant dont la mission serait d’intégrer les enjeux géopolitiques directement dans la prise de décision stratégique.
Les choses sont claires. La géopolitique ne peut plus rester l’affaire des seuls états-majors ou des cabinets de conseil. Elle doit irriguer toute l’organisation, de la direction générale jusqu’aux équipes opérationnelles. Ma conviction profonde ? Ceux qui tarderont à s’y adapter risquent de le payer très cher.
Arthur Barillas de Thé est lauréat du palmarès Choiseul 100 2026 réalisé par l’Institut Choiseul, à retrouver dans son intégralité ici : Choiseul 100 2026