La mémoire, actif stratégique inexploité
À l’heure où la transformation est devenue la norme – décarbonation, ruptures technologiques, recompositions territoriales, injonctions de marque employeur –, comment continuer à évoluer sans perdre l’essence de l’entreprise ? L’Observatoire B2V des Mémoires et Eurogroup Consulting, en partenariat avec l’Institut Choiseul, rappellent que la réponse, souvent négligée, se trouve dans un actif à la fois concret et vivant : la mémoire d’entreprise. Loin d’être un décor muséal, elle ancre l’identité, donne du sens aux trajectoires et assure une transformation sans solution de continuité.
La mémoire n’est jamais un bloc homogène. D’un côté, le matériel : archives, bâtiments, objets, collections – autant de traces tangibles de l’histoire d’une maison. Fabien Vallérian (Ruinart) illustre ce point : structurer un service patrimoine, c’est documenter, conserver et valoriser une ressource utile à la communication comme à l’innovation. De l’autre côté, la mémoire immatérielle : gestes métier, récits fondateurs, savoir-faire tacites, mémoire client, mémoire des crises. « Dans la pêche, on a beaucoup de choses qui se transmettent par le geste, par l’observation, par la parole. Si la personne qui sait fait sa valise, on perd tout », alerte Geoffroy Dhellemmes (France Pélagique). Cette mémoire-là circule dans les pratiques, de quoi la rendre précieuse et fragile.
Cette mémoire joue trois rôles essentiels. D’abord, légitimer les ruptures : « Raconter que certaines évolutions datent du xixe siècle change la manière dont elles sont reçues », explique Géry Nolan (SNCF). Ensuite, prouver la capacité à innover. Pour Benoît Giraud (EssilorLuxottica), « les archives deviennent un dataset d’innovation ». Enfin, réduire les coûts cachés : l’amnésie organisationnelle conduit à répéter les erreurs déjà surmontées.
Les entreprises les plus avancées ne traitent plus la mémoire comme un simple héritage à préserver, mais comme une ressource à faire circuler. Elles choisissent ce qui mérite d’être conservé et conçoivent les conditions de sa réactivation : inventaires raisonnés, numérisation, indexation, formats courts – témoignages, récits de projets, retours d’expérience – intégrés aux formations et aux temps clés de la transformation. La mémoire n’est plus cantonnée à un service patrimoine : elle est sécurisée comme un actif stratégique et mobilisée dans les espaces de décision. Certaines organisations vont plus loin encore : « Ce que l’on produit aujourd’hui devient la mémoire de demain », rappelle Géry Nolan.
C’est précisément à ce stade qu’entre en jeu l’IA, en prolongement technologique qui va en démultiplier la portée. Elle sauvegarde, structure et active la mémoire – mais produit aussi des « fausses mémoires » ou externalise un actif que l’entreprise ne maîtrise plus. Le véritable enjeu devient alors opérationnel : quand et comment mobiliser l’IA ? Sous quelle responsabilité et selon quelles modalités de diffusion ?
Reste une conviction partagée par l’ensemble des dirigeants interrogés : une transformation solide est une transformation située. Comme le résume Fabien Giausseran (Robertet) : « Une transformation sans récit d’origine est une transformation fragile. » La mémoire n’est donc pas un supplément d’âme : elle est ce qui autorise le changement sans se renier.