Le philentrepreneuriat, pari « gagnant-gagnant »
Créée en 2023 sous l’égide de la Fondation de France par Cyrille Guyard, la Fondation Comyces pour l’Enfance a pour objet de soutenir tout projet d’accompagnement des enfants malades, en particulier ceux atteints du cancer, et leurs familles. Très vite, un partenariat entre l’Institut Curie et la Fondation Comyces pour l’Enfance s’est traduit par le soutien financier de la Fondation à la recherche médicale au sein de l’Institut, partenaire du dispositif « Un hôtel pour mes parents » de la Fondation. Le professeur Alain Puisieux, président du directoire de l’Institut Curie depuis mai 2024, s’est largement engagé dans l’action auprès de Cyrille Guyard. Un exemple réussi de philentrepreneuriat efficace.
Le terme de « philentrepreneuriat » traduit l’idée d’une philanthropie inspirée de l’entrepreneuriat. En quoi cette approche vous paraît-elle pertinente pour répondre aux défis de la recherche médicale et de l’accompagnement des enfants malades ?
Le philentrepreneuriat, c’est une approche qui combine l’esprit d’entreprise et la volonté philanthropique. Cette approche valorise la collaboration et la création de valeur partagée entre chercheurs, soignants, entreprises et mécènes : il ne s’agit plus seulement de « donner », mais de « co-construire » des solutions au service du bien commun. L’objectif est de placer la créativité de l’entrepreneuriat au profit du développement de nouveaux sillons de financements ou d’améliorations de la prise en charge des patients au sens large. Une telle approche nous paraît d’autant plus d’actualité que la philanthropie fait face à des enjeux de financement majeurs, particulièrement en ces périodes d’instabilité économique et fiscale.
La Fondation Comyces pour l’Enfance agit à la fois pour améliorer les parcours de soins et pour soutenir la recherche. Comment cette double ambition s’articule-t-elle avec la mission de l’Institut Curie ?
Nos deux maisons ont en commun une culture de l’innovation, du résultat et une forte ambition dans leurs domaines respectifs. L’Institut Curie, qui réunit plus de 3 700 experts à travers un centre de recherche de renommée internationale et un ensemble hospitalier de pointe, est le premier centre de lutte contre le cancer en France, par son histoire mais aussi parce qu’il traite tous les cancers – y compris les plus rares – et représente une référence pour les cancers féminins et les cancers des enfants. L’Institut Curie s’est donc rapidement imposé comme un partenaire de choix à soutenir pour la Fondation Comyces pour l’Enfance, que ce soit en termes financiers par un soutien à la recherche médicale ou par l’accompagnement des parents d’enfants malades soignés par l’Institut Curie grâce au dispositif Un hôtel pour mes parents déployé par la Fondation.
L’innovation scientifique, qu’il s’agisse de l’IA ou des avancées récentes en oncologie, ouvre de nouvelles perspectives pour les traitements. Quels en sont, selon vous, les progrès les plus prometteurs aujourd’hui ?
À l’Institut Curie, nous le savons depuis maintenant plus de 100 ans, l’innovation scientifique et technologique transforme le soin et plus largement la lutte contre le cancer. Elle façonne notre recherche, bien sûr, mais aussi la manière dont nous accompagnons, chaque jour, nos patientes et patients. Innover, c’est transformer une découverte scientifique en une solution concrète pour les patientes et les patients. Cette dynamique s’incarne dans notre capacité à faire émerger, aux côtés d’acteurs industriels et de start-up, des produits, des dispositifs ou des services issus de nos laboratoires.
L’intelligence artificielle et ses capacités d’apprentissage ouvrent désormais des perspectives inédites : elles promettent de transformer la recherche, de la formulation des hypothèses scientifiques à l’analyse des données, ainsi que la pratique médicale, du diagnostic au suivi thérapeutique. Ces outils ne remplaceront en rien l’expertise de nos soignants et chercheurs, mais ils viendront les assister, dans une approche d’intelligence augmentée.
À titre d’exemple, l’Institut Curie est aujourd’hui le premier hôpital en France à comparer actuellement plusieurs outils d’IA diagnostiques à l’échelle d’une équipe entière, en vie réelle donc, pour les deux cancers les plus fréquents de l’homme, celui de la prostate, et de la femme, le sein. En outre, depuis plus d’un an, nous avons entamé des collaborations avec des acteurs mondiaux majeurs dans le domaine de l’IA comme Google – son CEO monde est venu visiter nos laboratoires –, ou encore Microsoft, la start-up israélienne Ibex Medical Analytics ou la start-up française Qubit Pharmaceuticals. Et ce n’est qu’un début, notre ambition dans le domaine de l’IA est très importante car nous savons que l’IA aura, dans les années à venir, un impact tout à fait déterminant dans la lutte contre les cancers.
Le modèle original de la Fondation Comyces repose sur l’idée de mettre à contribution, sous des formes variées, les entreprises du secteur privé aux besoins de structures comme l’Institut Curie. Quels bénéfices concrets ce modèle peut-il apporter à un acteur comme l’Institut ?
Très concrètement, il apporte d’une part des ressources financières significatives qui n’auraient très probablement pas pu être mises à contribution sans l’approche d’alignement d’intérêt propre à la Fondation Comyces pour l’Enfance, mais également une amélioration du service apporté aux patients par le biais de la mise à disposition gratuite de nuitées d’hôtels aux parents d’enfants malades soignés à l’Institut Curie. Qu’il s’agisse d’un partage des profits actuels et futurs issus des entreprises, l’idée commune reste que ces ressources levées à l’occasion d’événements mêlant challenge sportif et networking professionnel sont mises à disposition dans une philosophie « gagnant-gagnant ». Elles relèvent aussi d’hôteliers qui mettent à disposition de centres de soins des nuitées – ils y puisent l’avantage de l’animation de leur politique ESG ou bien encore le travail de leur marque employeur en sus d’un avantage fiscal.
Comment fonctionne le dispositif « Un hôtel pour mes parents » ? Que quelle manière contribue-t-il à humaniser le parcours de soins ?
Le constat de base est qu’un enfant malade a besoin de ses parents à ses côtés, le plus en forme possible, pour favoriser son processus de guérison. Le dispositif capitalise sur le constat que les hôtels de France ne sont jamais remplis à 100 % en permanence, et que ces nuitées peuvent, grâce à notre plate-forme, bénéficier à des parents d’enfants malades pour les aider à retrouver un peu de dignité et de profiter d’un moment de répit dans de bonnes conditions pour revenir en forme au chevet de leur enfant. La belle surprise fut de constater l’ampleur de la grande satisfaction que trouvent les hôteliers à « faire leur part » en aidant ponctuellement des personnes dans le besoin tout en faisant leur métier.
Quels leviers aideraient à mieux ancrer le philentrepreneuriat dans l’écosystème français de la santé et de la recherche, pour amplifier son impact au bénéfice des patients et de leurs familles ?
La prise de conscience d’un maximum d’acteurs économiques que de nombreuses compétences du secteur privé sont tout à fait transposables à la philanthropie et qu’au passage chacun peut y « trouver son compte » que ce soit financièrement, intellectuellement ou bien encore en termes de politique ESG et de travail de la marque employeur.