Vivre en semaine de dix jours : repenser la semaine de quatre jours à l’échelle des foyers
Faire société, c’est disposer de temps pour trois choses : les autres, soi‑même et la planète. Or, dans une large part des familles en âge de travailler, ce temps s’est effiloché. En quelques décennies, la France est passée d’un modèle où un seul adulte travaillait à l’extérieur à un modèle où près de six couples sur dix comptent aujourd’hui deux actifs. Dans ces foyers, ce ne sont plus cinq mais jusqu’à dix journées de travail rémunéré qui s’additionnent chaque semaine, sans que nous ayons repensé collectivement ce que cela implique.
Quand la semaine compte dix jours
Cette transformation est une conquête majeure en termes d’autonomie économique et d’égalité professionnelle pour les femmes. Mais elle s’est opérée à système organisationnel constant : mêmes horaires, même culture du présentéisme, même architecture de services publics, dans un contexte où les distances domicile‑travail se sont allongées et où les frontières entre temps professionnel et temps personnel se sont brouillées.
Résultat : nous demandons à des foyers déjà bi‑actifs d’absorber de surcroît une charge croissante de travail domestique, parental et d’aidance, dans des semaines qui ressemblent de plus en plus à des semaines de dix jours.
De l’homme pourvoyeur au couple bi‑actif
Pendant une grande partie du XXème siècle, le modèle dominant était celui d’un homme pourvoyeur qui travaillait à l’extérieur et d’une femme qui assumait l’essentiel du travail non rémunéré à la maison. Ce monde était profondément inégalitaire, mais il reposait sur une répartition implicite des fonctions temporelles au sein du foyer.
Depuis les années 1970, l’activité professionnelle des femmes a connu une progression spectaculaire. L’Ined montre qu’à 40 ans, le taux d’activité des femmes est passé d’environ 69% pour la génération née en 1945 à 86% pour la génération née en 1975, se rapprochant fortement du niveau masculin. Parallèlement, l’Insee observe que, parmi les couples, 59% sont désormais des couples à deux actifs, et que cette proportion est encore plus élevée dans les familles avec enfants en milieu urbain : à Paris, plus de trois couples avec enfants sur quatre sont bi‑actifs.
Cette montée en puissance ne s’est pas faite uniquement par le temps partiel. Après avoir beaucoup augmenté dans les années 1980-1990, le temps partiel féminin recule depuis le milieu des années 2010.
De plus en plus de femmes travaillent à temps plein ou proche temps plein, tandis que les hommes restent majoritairement à temps plein. Dans les familles où les deux adultes travaillent cinq jours, la semaine de travail rémunéré du foyer se rapproche mécaniquement de dix journées, là où le modèle « un actif / un conjoint au foyer » en comptait cinq ou six.
Un travail invisible qui n’a pas disparu
On aurait pu imaginer que la hausse du travail salarié des femmes s’accompagne d’un partage égal du travail domestique et parental. Les données racontent une autre histoire.
Les enquêtes Emploi du temps de l’Insee montrent qu’en 2010, les femmes consacrent encore en moyenne 3 h 26 par jour au travail domestique, contre 2 h pour les hommes, et qu’elles réalisent environ 65% du temps parental. L’Observatoire des inégalités rappelle qu’elles assument toujours environ 71% des tâches ménagères, malgré des progrès lents depuis les années 1980.
Autrement dit, nous avons massivement augmenté le nombre de jours de travail rémunéré dans les foyers, sans réduire à due proportion le travail non rémunéré.
Dans un couple bi‑actif avec enfants, une semaine « ordinaire » ressemble souvent à cela : deux adultes qui travaillent chacun cinq jours, huit heures par jour, auxquels s’ajoutent des trajets dont la distance médiane a augmenté de moitié en vingt ans pour certains actifs, puis plusieurs heures de courses, de repas, de devoirs, de bains, de rangement, d’administration du quotidien.
Le temps qui reste pour simplement se reposer, entretenir des liens sociaux, s’engager localement ou réfléchir à l’avenir se réduit à la portion congrue.
Cette tension est encore plus forte dans les familles monoparentales, qui représentent un quart des familles avec au moins un enfant mineur, très majoritairement des mères seules. Dans ces foyers, un seul adulte concentre à la fois le revenu du ménage et l’ensemble du travail domestique et parental. La semaine n’y additionne pas deux fois cinq jours de travail à l’extérieur, mais elle concentre sur une seule personne une charge de temps qui dépasse largement les cinq jours formels.
À cette réalité s’ajoute l’aidance. La France compte déjà plusieurs millions de proches aidants, dont une majorité exerce une activité professionnelle ; aujourd’hui, près d’un salarié sur cinq est aidant, et les projections convergent vers un actif sur quatre concerné d’ici 2030.
Cela signifie que, dans un nombre croissant de foyers, une partie de la semaine est absorbée par l’accompagnement d’un parent âgé ou d’un proche en situation de handicap : rendez‑vous médicaux, démarches, soutien au quotidien. Une « troisième journée » se glisse ainsi dans des semaines déjà saturées.
Vingt ans de grignotage de temps
Le mouvement de fond est ancien, mais c’est au tournant des années 2000, puis surtout dans les années 2010, que les paramètres de la semaine de dix jours se stabilisent à un niveau élevé. D’un côté, l’activité des femmes atteint des niveaux proches de ceux des hommes aux âges centraux de la vie professionnelle, et le temps partiel reflue. De l’autre, les distances domicile‑travail augmentent et le travail se densifie.
Dans le même temps, le numérique étire le travail au‑delà de ses frontières formelles. L’usage généralisé des smartphones, des messageries instantanées et des visioconférences multiplie les sollicitations en dehors des horaires contractuels, en particulier pour les cadres et professions intermédiaires. Le télétravail, accéléré par la crise sanitaire, a parfois superposé activité professionnelle, tâches domestiques et présence parentale dans le même espace, sans toujours réduire la charge globale.
Les indicateurs de santé au travail ont suivi une trajectoire préoccupante. Les analyses récentes montrent une hausse nette de l’absentéisme depuis le début des années 2010, avec un pic après 2019, puis une légère baisse en 2024 mais à un niveau qui reste supérieur à celui du début de la décennie précédente.
Les arrêts sont plus longs : en 2024, la durée moyenne atteint plus de 21 jours, et les arrêts de plus de 90 jours représentent une part croissante. Les troubles psychologiques – burnout, dépression, anxiété – sont devenus la première cause des arrêts longs, avec une surreprésentation des femmes et des actifs de 30 à 45 ans, c’est‑à‑dire ceux qui cumulent le plus souvent responsabilités professionnelles, parentales et parfois d’aidance.
La crise Covid n’a pas créé cette situation, mais elle l’a révélée et amplifiée : explosion brutale du télétravail, charge mentale accrue, montée des risques psychosociaux, reconfiguration des temps de vie sous contrainte sanitaire. Quand les écoles ont fermé, on a soudain vu ce qui tenait tout juste grâce aux routines quotidiennes : la coordination fine des horaires, la prise en charge silencieuse du travail domestique, les bricolages d’organisation pour rendre vivable une semaine de dix jours.
Le foyer comme unité d’analyse du travail, plus proche du vécu
Nos politiques du travail continuent pourtant de raisonner à l’échelle de l’individu : durée légale de 35 heures, droit à la déconnexion, accords de télétravail, dispositifs de qualité de vie au travail.
Ces outils sont utiles, mais ils ne captent pas ce qui se joue au niveau du foyer. La question n’est plus seulement « combien d’heures travaille chaque salarié ? », mais « combien de jours de travail ce foyer doit‑il fournir, rémunéré et non rémunéré, pour tenir debout ? ».
En changeant de focale, certaines tensions deviennent plus lisibles. Une large fraction des couples en âge de travailler cumule dix journées de travail rémunérées par semaine, plus un volume important de travail domestique et parental, dans un contexte de trajets plus longs et de disponibilité numérique permanente. Un quart des familles avec enfant est monoparentale, sans possibilité de partage de cette charge. Un actif sur quatre sera bientôt aidant, ajoutant une couche de soin invisible à la semaine.
À l’autre extrême, certains foyers à hauts revenus peuvent « acheter du temps » via des services à domicile, transférant une partie de leur charge sur d’autres travailleurs moins visibles.
Dans cette perspective, la responsabilité sociale des entreprises change de nature. Une culture de réunionite, de mails tardifs ou de reporting bureaucratique ne pèse pas seulement sur « un salarié » abstrait, mais sur un système de vie où chaque heure prise en plus vient en concurrence avec des fonctions essentielles : élever des enfants, accompagner un proche fragile, participer à la vie démocratique locale, s’occuper de la transition écologique concrète du quotidien. Le foyer devient la bonne unité d’analyse pour comprendre le coût réel des décisions organisationnelles.
De dix à huit jours : repenser la semaine de quatre jours
Dans ce contexte, la semaine de quatre jours est souvent caricaturée comme une revendication de « travailler moins ». Les expérimentations sérieuses disent autre chose. Des études internationales menées sur plusieurs dizaines d’entreprises montrent qu’en passant de cinq à quatre jours de travail hebdomadaire, sans baisse de salaire, les organisations constatent une forte baisse des symptômes de burnout, une diminution significative de l’absentéisme et un maintien, voire une amélioration, de la productivité.
Si l’on se place à l’échelle du foyer, l’enjeu n’est pas de promettre une semaine idéale de cinq jours pour tous, mais d’abord de revenir de dix à huit journées de travail rémunéré. Quand l’un des adultes passe à quatre jours, un bloc de temps se libère pour absorber une partie de la charge domestique, des trajets, des rendez‑vous médicaux, de l’accompagnement scolaire, ou simplement pour restaurer des marges de récupération. Ce temps peut aussi être investi dans ce vivre ensemble, sans pour autant entrer dans le calcul du PIB : engagement associatif, participation à la vie locale, actions environnementales du quotidien.
Faire société, exige de dégager du temps non marchand.
Vue à l’échelle des foyers, la semaine de quatre jours n’est plus un simple arrangement individuel, mais un levier de politique temporelle : un moyen concret de redistribuer du temps entre travail rémunéré, travail domestique, aidance et engagement dans la Cité.
Elle offre une voie concrète pour rééquilibrer une organisation du travail devenue structurellement insoutenable pour une partie croissante des foyers.
La vraie question pour les dirigeants n’est plus seulement : « Pouvons‑nous nous permettre de réduire la semaine individuelle ? », mais plutôt :
« Pouvons‑nous continuer longtemps à exiger dix journées de travail rémunérées par foyer, dans un monde qui a besoin de temps disponible pour affronter ses défis sociaux, technologiques et environnementaux ? »
Nous avons appris à compter les heures ; il est temps de regarder les jours. Et surtout, de regarder là où ils s’additionnent réellement : au cœur des foyers.
C’est là que se joue, concrètement, notre capacité à faire société.