« Un changement de méthode d’impose : fabriquer les politiques publiques en repartant du réel »

Paul-Armand Veillon et Louis de Crevoisier, hauts fonctionnaires et auteurs de Repartir du réel. Économie : la parole aux classes moyennes ! (Éditions de l’Observatoire, 2025) livrent un plaidoyer pour un changement radical de méthode en économie publique. En s’appuyant sur les cahiers de doléances de 2019 et les enseignements du grand débat national, ils redonnent voix à une majorité silencieuse : les classes moyennes. Entre sentiment de déclassement, injonctions écologiques et désillusions économiques, leur diagnostic met en lumière un profond hiatus entre décisions publiques et vécu quotidien. À travers une série de propositions, les auteurs esquissent une « économie du réel », ancrée dans l’expérience du travail, des territoires et des contraintes de la vie ordinaire. Un entretien croisé qui interpelle directement décideurs publics et dirigeants d’entreprise sur leur capacité à renouer avec le terrain et à recréer de l’adhésion collective.

Vous avez co-écrit votre premier essai intitulé « Repartir du réel. Économie : la parole aux classes moyennes ! » (Ed. de l’Observatoire) en exhumant un matériau brut rarement exploité avec autant de méthode : les cahiers de doléances de 2019. Que recherchiez-vous dans ces témoignages et pourquoi vous adressez-vous aux classes moyennes en priorité ?

Les classes moyennes ont le sentiment de ne plus bénéficier des politiques économiques. Alors que plus d’un Français sur deux estime faire partie des classes moyennes, il y a urgence à leur apporter des réponses crédibles. Entre les fausses promesses populistes et les discours descendants d’experts, notre ouvrage propose une troisième voie, celle de l’économie du quotidien, consistant à repartir du vécu des classes moyennes.

Les cahiers de doléances et les milliers de comptes rendus du grand débat national que nous avons lus traduisent, avec leurs propres mots, les difficultés qu’elles rencontrent au quotidien pour travailler, se nourrir, se déplacer, se chauffer ou encore éduquer leurs enfants.

C’est en repartant de cette parole brute et en la confrontant aux enseignements de la science économique que notre ouvrage formule 25 propositions pour changer le quotidien de la majorité des Français.

Dans quelle mesure cette méthode constitue-t-elle, selon vous, une boussole et un outil stratégique pour les responsables publics ?

Notre expérience comme hauts fonctionnaires et praticiens des politiques publiques nous a permis de mesurer le hiatus qui existe entre la fabrique des politiques économiques et les attentes des classes moyennes.

Sans adhérer à un procès systématique en « déconnexion » des élites, cette critique ne nous semble pas sans fondement tant les responsables publics mais aussi les économistes se sont éloignés du quotidien de la majorité de la population. Alors que la France traverse une crise politique sans précédent, qui traduit notamment l’impossibilité de réunir les Français autour d’un programme économique et social rassembleur, un changement de méthode d’impose : fabriquer les politiques publiques en repartant du réel.

Cette boussole est le seul moyen pour espérer réconcilier des Français alors que certains s’attèlent à les diviser.

Le grand débat national traduisait un malaise profond autour du travail et du modèle social. Quels enseignements les dirigeants d’entreprise et les responsables publics peuvent-ils en tirer pour renforcer à la fois l’engagement des salariés, la performance économique et l’attractivité de l’emploi ?

Prises en étau entre des salaires qui stagnent et des prix qui s’envolent, les classes moyennes ne peuvent plus compter sur leur travail pour améliorer leur niveau de vie. Nous proposons, pour améliorer rapidement cette situation, une baisse de 5% des cotisations salariales soit 800 euros par salarié et par an, financée par la fiscalité sur la consommation et le patrimoine.

En parallèle, le « partage de la valeur » est une promesse ancienne faites aux classes moyennes, mais qui n’a jamais été véritablement tenue. Les mécanismes existants tels que l’intéressement ou la participation bénéficient surtout aux grandes entreprises et aux cadres.

Il est temps d’acter que la création de valeur par le travail résulte de la prise de risques partagée entre actionnaires et salariés.

Pour cela, le « dividende salarié » que nous proposons se substitue aux dispositifs existants et permettrait, dans toutes les entreprises, de favoriser l’engagement au travail. Cette mesure devrait aller de pair avec une réforme de la gouvernance des entreprises pour qu’elle associe davantage les salariés.

Prises en étau entre des salaires qui stagnent et des prix qui s’envolent, les classes moyennes ne peuvent plus compter sur leur travail pour améliorer leur niveau de vie.

Vous montrez que les classes moyennes ne sont pas hostiles à l’écologie, mais qu’elles vivent souvent les politiques environnementales comme des injonctions déconnectées de leur réalité quotidienne. Comment concilier ambition écologique et acceptabilité sociale ?

Le mode de vie des classes moyennes est percuté de plein fouet par la crise écologique. Le modèle datant des Trente Glorieuses, celui du pavillon, de la voiture individuelle et de la consommation de masse, n’est aujourd’hui plus soutenable. Les classes moyennes en sont pleinement conscientes mais ne sont pas climatosceptiques.

Au contraire, elles appellent de leurs vœux une action publique ambitieuse en faveur de l’écologie mais équitable avec les ménages favorisés des métropoles. Par exemple, tandis que le temps de trajet en train a diminué depuis 1970 entre Paris et les grandes métropoles, il a augmenté dans le même temps vers les villes moyennes comme Le Havre, Rouen ou Amiens.

Cela suppose de réorienter massivement les aides publiques dans le secteur du logement ou des mobilités. Par exemple, nous proposons de concentrer les aides l’acquisition de véhicules électriques en priorité là où elles sont vraiment nécessaires, dans les espaces ruraux isolés, par un dispositif de « leasing rural » : trop de Tesla Y ont été subventionnées dans les métropoles !

La réindustrialisation revient au cœur du débat économique et stratégique. En quoi l’industrie peut-elle redevenir un moteur d’opportunités pour les classes moyennes, mais aussi un atout de souveraineté et de compétitivité pour la France ?

À la différence du projet de start-up nation, qui n’a bénéficié qu’à une minorité de happy few, la réindustrialisation promet d’aligner les intérêts des classes moyennes et de l’économie en offrant de véritables opportunités d’ascension sociale.

En effet, l’industrie offre des emplois techniques et scientifiques du milieu de l’échelle qui ont disparu avec l’automatisation de nombreux métiers et l’essor d’une économie de services. Cela suppose de massifier le soutien à la R&D et l’innovation industrielle tout en veillant à la création d’emplois de qualité. L’industrie permet également de créer à nouveau des emplois de qualité dans les territoires alors que l’hyper-concentration des emplois dans les métropoles s’est accélérée ces dernières années. En 2022, 55 % du top 1 % des salariés les mieux payés de France travaillaient soit à Paris, soit dans les Hauts-de-Seine.

Que sont les conséquences de votre entreprise de défense des classes moyennes pour les entreprises ?

Vouloir répondre aux attentes des classes moyennes est devenu presque incongru à une époque où le parti pris le plus commun est d’opposer bloc contre bloc la taxation des ultrariches et l’aide aux plus démunis. Ce parti pris a des conséquences économiques délétères pour les entreprises, qui s’en retrouvent victimes collatérales.

À l’inverse, protéger les classes moyennes c’est accepter que l’État ne peut pas tout faire et faire confiance aux entreprises dont le rôle est essentiel pour remettre des « barreaux » au milieu de l’échelle sociale.

Nous proposons à cet égard de massifier l’orientation vers les métiers techniques et scientifiques dans les territoires où elle est faible, notamment dans les petites villes et les zones rurales, afin de répondre aux besoins en compétences des entreprises.

Si vous aviez un message à adresser aux décideurs qui nous lisent : comment peuvent-ils « repartir du réel » ?

Le titre de notre ouvrage repose sur une forme d’ambiguïté : si les statistiques et les modèles mathématiques permettent de mesurer le réel, chacun au quotidien traverse ce qui constitue son réel. Il invite ainsi les décideurs à accepter d’entrer dans une démarche d’écoute de la parole brute de ceux qui les entourent – salariés, clients, usagers, riverains, etc. – qui constitue un matériau insuffisamment exploité dans la prise de décision.