Eloa Guillotin (Beyond Aero) : « L’aviation est un pilier de souveraineté industrielle européenne »
Fondatrice et dirigeante de Beyond Aero, Eloa Guillotin, lauréate du palmarès Les 200 leaders de demain établi par l’Institut Choiseul et Le Figaro, porte l’ambition de développer un avion d’affaires à propulsion hydrogène-électrique conçu, certifié et produit en Europe. Une trajectoire industrielle qui vise à préserver les compétences critiques du continent, renforcer son autonomie technologique et ouvrir la voie à un nouveau modèle énergétique pour l’aéronautique.
L’aviation est un secteur stratégique pour la souveraineté : comment votre entreprise Beyond Aero contribue-t-elle à l’indépendance technologique et énergétique européenne ?
L’aviation demeure l’un des piliers de la souveraineté industrielle européenne. Au-delà de la maîtrise des infrastructures et des usages, elle engage la capacité du continent à concevoir, certifier et produire ses propres aéronefs. C’est dans cette perspective que s’inscrit Beyond Aero, avec le développement d’un avion d’affaires à propulsion hydrogène-électrique dont l’architecture est pensée dès l’origine autour des contraintes et des potentialités propres à l’hydrogène.
Implantée à Toulouse, au cœur de l’écosystème aéronautique européen, l’entreprise internalise une part significative des activités du programme. Au sein de notre laboratoire, sont testés les principaux composants de l’aéronef : intégration du système de propulsion, technologies de stockage d’hydrogène gazeux à haute pression, gestion thermique. Ces briques technologiques relèvent de développements propriétaires. Si la propulsion marque une rupture, le programme s’inscrit néanmoins dans le cadre exigeant de la certification européenne, dont il bénéficie d’un accompagnement technique, et repose majoritairement sur une chaîne de fournisseurs européens.
Depuis la réalisation du premier vol habité entièrement hydrogène-électrique en France, en février 2024, Beyond Aero a renforcé ses capacités humaines et technologiques, structurant des équipes d’ingénierie spécialisées et consolidant un portefeuille de brevets, à la fois par des dépôts propres et par l’acquisition de brevets stratégiques d’Universal Hydrogène. Les bancs d’essai ont permis d’atteindre des niveaux de maturité technologique compatibles avec les étapes industrielles à venir. Au-delà du programme lui-même, l’enjeu est clairement celui de la préservation, en France et en Europe, des compétences de conception, d’essais, de certification et de production d’aéronefs innovants – un socle indispensable à toute souveraineté industrielle durable.
La dimension énergétique du projet participe de la même logique. Le concept opérationnel repose sur une production d’hydrogène au plus près des usages, au niveau des plateformes aéroportuaires, via des livraisons ciblées et/ou des unités d’électrolyse locales. Beyond Aero s’attache ainsi à fédérer les différents acteurs de la chaîne : industriels, exploitants d’aéroports, fournisseurs d’énergie, afin de rendre possible l’émergence de cet écosystème. Le recours à l’hydrogène gazeux apparaît particulièrement adapté à l’aviation d’affaires, caractérisée par des flux concentrés et des infrastructures maîtrisées. Il permet, à terme, de réduire la dépendance aux carburants importés et aux chaînes logistiques longues, tout en ouvrant la voie à une aviation fondée sur des sources d’énergie décarbonées produites localement.
Pensez-vous que l’Europe peut rester un leader aéronautique face à l’accélération américaine et chinoise dans l’hydrogène et l’électrique ?
La question du leadership aéronautique européen ne se joue plus uniquement sur l’excellence technologique, mais sur la capacité collective à organiser le passage à l’échelle dans un contexte de compétition géopolitique accélérée. L’Union européenne dispose d’un avantage structurel rarement égalé : une maîtrise historique des processus de certification, de normalisation et d’intégration de systèmes complexes dans des cadres réglementaires exigeants. Là où les États-Unis privilégient souvent des logiques de démonstration rapide et de dérégulation ciblée, et où la Chine mobilise une planification étatique massive, l’Europe s’est construite sur une ingénierie de la sûreté et de la fiabilité à long terme. Or, dans l’aviation, la capacité à transformer une rupture technologique en aéronef certifié, industrialisable et exploitable constitue un facteur décisif de leadership réel, bien au-delà de l’effet d’annonce.
Pour autant, cet avantage historique devient fragile s’il n’est pas accompagné d’une accélération des cycles de décision et d’investissement. Le leadership ne se mesure plus seulement à la qualité des démonstrateurs, mais à la vitesse de maturation technologique, à la capacité d’industrialisation et à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Sur ces terrains, les écarts de moyens financiers, industriels, politiques avec les États-Unis et la Chine sont patents. La question de l’hydrogène et de l’électrique cristallise cette tension. Ces technologies exigent des investissements coordonnés à chaque niveau de la chaîne de valeur : recherche, essais, infrastructures énergétiques, formation, certification. Sans une vision industrielle partagée et des engagements financiers à la hauteur des enjeux, le risque est celui d’un décrochage progressif, où l’Europe continuerait d’innover sans maîtriser pleinement les conditions de la mise sur le marché.
Pourquoi ce choix de l’hydrogène, au cœur du modèle de Beyond Aero, plutôt que le 100% électrique ou le SAF ?
Le choix technologique opéré par Beyond Aero relève d’une lecture pragmatique des contraintes physiques, industrielles et réglementaires qui structurent aujourd’hui l’aviation.
Le tout électrique, fondé sur les batteries, se heurte à une limite difficilement contournable : celle de la densité énergétique. À l’état actuel des technologies, l’électricité stockée sous forme électrochimique ne permet ni l’autonomie ni la charge utile requises pour des avions transportant plusieurs passagers sur des distances significatives. Cette voie apparaît pertinente pour des segments très courts ou des usages expérimentaux, mais insuffisante pour répondre aux exigences opérationnelles de l’aviation d’affaires ou régionale.
Les carburants d’aviation durables (SAF) s’inscrivent dans une logique différente. En reposant sur la combustion, ils prolongent l’architecture existante des aéronefs et offrent une solution de transition, compatible avec les flottes actuelles. Mais cette continuité technologique a un coût : le maintien d’émissions à l’échappement, même réduites, et une dépendance persistante à des chaînes de production complexes, encore limitées en volumes et en visibilité à long terme. Le SAF ne transforme pas l’aéronautique ; il l’adapte.
Encore faut-il préciser sous quelle forme. L’hydrogène liquide, souvent mis en avant pour sa densité volumique, impose des contraintes industrielles et opérationnelles considérables : cryogénie à très basse température, architectures lourdes, pertes énergétiques à la liquéfaction, et un niveau de complexité qui repousse son déploiement opérationnel.
Beyond Aero a fait le choix de l’hydrogène gazeux, stocké à haute pression. Ce compromis technologique permet de s’affranchir des contraintes cryogéniques tout en conservant une densité énergétique compatible avec des routes fréquentes telles que Paris > Nice. Il s’inscrit dans une logique d’industrialisation plus progressive, mieux alignée avec les infrastructures aéroportuaires existantes et avec les cadres de certification actuels. Ce choix implique une architecture avion spécifique — stockage, gestion thermique, intégration propulsive — mais il réduit significativement les barrières à l’entrée technologiques et opérationnelles.
C’est cette cohérence systémique qui fonde le choix de Beyond Aero. L’hydrogène n’est pas envisagé comme une solution universelle, mais comme une réponse ciblée aux besoins de l’aviation d’affaires et régionale, là où les contraintes de mission, les flux d’exploitation et les infrastructures rendent possible une transition technologique et énergétique.
Retrouvez le palmarès intégral des 200 leaders de demain réalisé par l’Institut Choiseul et Le Figaro : Institutions, économie, médias, culture… Le palmarès des 200 jeunes qui feront la France de demain