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Le « Pacte de Glasgow » : un exemple de coopération post-hégémonique ?

La COP26, qui s’est tenue à Glasgow du 1er au 13 novembre dernier, s’est achevée dans un climat où se mêlaient frustration – face à un texte dont certains attendaient plus – et soulagement d’être tout de même parvenu à un accord adopté par l’ensemble des pays présents.

Il est vrai que les attentes étaient particulièrement élevées. Cette réunion, qui devait initialement se tenir fin 2020 mais qui avait été repoussée d’un an en raison de la crise sanitaire, revêtait une importance toute particulière. Il s’agissait notamment, six ans après la COP21 de Paris, de « garder en vie le 1,5°C », de finaliser les règles de l’Accord de Paris (fiabilité des informations fournies par les pays en matière d’émissions de CO2, de soutien financier…), de s’accorder sur le fonctionnement des marchés carbone, de travailler au premier « bilan mondial » prévu pour 2023 et destiné à mesurer les progrès effectués par les États…

Entretemps, l’AIE (Agence internationale de l’énergie) avait publié, en mai 2021, un rapport appelant à l’arrêt immédiat des investissements dans de nouvelles installations pétrolières et gazières[1] tandis que quelques semaines plus tard, le 9 août, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) rendait public le premier volet de son sixième rapport mettant en évidence l’aggravation du réchauffement climatique. L’heure était donc à l’urgence.

Les années qui avaient suivi l’adoption du Protocole de Kyoto (1997) avaient été caractérisées par une « prise en otage » du climat par Washington et Pékin[2]. Les Etats-Unis avaient refusé de ratifier le Protocole de Kyoto car, étant un pays Annexe B, il leur aurait alors fallu réduire leurs émissions de GES (gaz à effet de serre) tandis que la Chine, qui s’opposait à tout engagement dans un traité plus contraignant que celui de Kyoto, l’avait ratifié car, n’étant pas un pays Annexe B, cette ratification non seulement ne l’obligeait à aucune réduction mais, au contraire, lui permettait de bénéficier du MDP (mécanisme de développement propre)[3].

Cependant, la situation avait changé avec l’Accord de Paris. Non seulement les deux pays avaient pris conscience de l’existence et du danger du changement climatique mais encore, l’Accord de Paris reposant sur les engagements volontaires des pays (les CDN ou contributions déterminées au niveau national), celui-ci avait créé une structure d’interactions facilitant les engagements des uns et des autres. Ces raisons, et d’autres que nous avons examinées ailleurs[4], s’étaient traduites par une émulation entre Pékin et Washington, chacun des deux pays rivalisant pour apparaître comme la puissance leader en matière de lutte contre le changement climatique. L’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump en 2017 avait semblé donner un avantage à la Chine. Mais, quatre ans plus tard, l’élection de Joe Biden et le retour des Etats-Unis dans l’Accord de Paris ont rebattu les cartes, les États-Unis affichant depuis la volonté d’assurer le leadership dans la lutte contre le dérèglement climatique.

L’objet de cette note est de décrypter les récentes évolutions dans le domaine des négociations climatiques et de s’interroger sur la nature du leadership qui prévaut au sein du régime climatique international. Il est également d’évoquer certaines propositions qui seraient susceptibles de faire évoluer ce dernier.

Pour cela nous procéderons en cinq étapes. Nous examinerons tout d’abord les points clés de la COP26. Les deux parties suivantes seront respectivement consacrées aux stratégies américaine et chinoise. Puis nous ferons le point sur l’utilité des COP dans la construction du régime climatique international. Enfin, nous tracerons quelques pistes d’avenir.

1. Les points clés de la COP26

Même si la COP26 n’a pas été le succès que certains escomptaient, il n’en demeure pas moins qu’elle a permis un certain nombre d’avancées. Elle a également évité que ne soit remis en cause l’objectif de ne pas dépasser 1,5°C d’augmentation de la température terrestre par rapport au niveau préindustriel. Comme l’avait répété à de nombreuses reprises Alok Sharma, le président de la COP26, la principale mission du sommet de Glasgow était de « garder en vie le 1,5°C ». Il s’agissait, en d’autres termes, de ne pas détricoter l’Accord de Paris.

S’agissant des avancées, on insistera tout d’abord sur le fait que le « pacte de Glasgow » est le premier texte issu d’une COP qui mentionne explicitement la nécessité de réduire l’utilisation des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) et donc le montant des aides publiques accordées par certains pays pour faciliter l’extraction et la consommation desdites énergies.

L’article 20, sur lequel nous reviendrons plus bas, proclame en effet que la COP26 « Calls upon Parties to accelerate the development, deployment and dissemination of technologies, and the adoption of policies, to transition towards low-emission energy systems, including by rapidly scaling up the deployment of clean power generation and energy efficiency measures, including accelerating efforts towards the phasedown of unabated coal power and phase-out of inefficient fuel subsidies, while providing targeted support to the poorest and most vulnerable in line with national circumstances and recognizing the need for support towards a just transition ».

L’article 19, pour sa part, appelle les Parties à réduire d’ici 2030 leurs émissions des autres GES que le CO2, en particulier le méthane. Quant à l’article 21, il fait, et là encore il s’agit d’une première, le lien entre le changement climatique et la biodiversité.

Une autre avancée notable de la COP26 réside dans l’accord auquel sont parvenues les Parties en ce qui concerne le fonctionnement des marchés carbone. L’article 6 de l’Accord de Paris appelait les Parties à faire cela « dès que possible ». Il aura donc fallu attendre six ans… Les pays concernés ont fini par s’entendre sur les règles de fonctionnement des marchés carbone et notamment sur le fait qu’une même réduction d’émissions ne puisse pas être comptabilisée par deux États et plus généralement par deux entités différentes (par exemple un État et une entreprise dans un autre État)[5].

Quatrième avancée, l’article 17 rappelle que l’objectif de limitation de la hausse des températures à 1,5°C exige des réductions rapides et massives des émissions de GES. Les pays sont donc appelés à réduire leurs émissions de CO2 de 45% d’ici 2030 par rapport à leurs niveaux de 2010 et de parvenir à des émissions nettes de zéro autour de 2050. L’article 17 demande également une diminution des rejets des autres GES.

Cinquième avancé, l’annonce (surprise) d’un accord sino-américain. En effet, le 10 novembre, Pékin et Washington ont fait une déclaration conjointe dans laquelle les deux pays s’engagent à accroître leurs efforts en matière de lutte contre le changement climatique. Comme le souligne Audrey Garric[6], les deux capitales promettent, sans néanmoins fournir de détails, de « prendre des mesures renforcées pour relever les ambitions pendant les années 2020 ». Elles promettent en outre d’œuvrer pour « une issue ambitieuse, équilibrée et inclusive sur l’atténuation (baisse des émissions), l’adaptation et le soutien » financier aux pays pauvres.

La COP26 a également été le théâtre d’un grand nombre d’annonces sur le charbon, les voitures, la finance et les arbres. Deux alliances d’une centaine d’États ont promis de mettre un terme à la déforestation d’ici 2030 et de réduire les rejets de méthane de 30% entre 2020 et 2030[7].

Malgré ces avancées, le bilan de la COP26 est entaché au moins de trois insuffisances.

Tout d’abord, même si 150 pays ont soumis de nouveaux engagements, le respect de ces derniers met la planète sur une trajectoire d’augmentation des températures de 2,7°C et non de 1,5°C au maximum. Si les engagements des différents pays sont à l’évidence insuffisants, il n’y a pas pour autant de recul. En effet, lors de la COP21 la Terre se dirigeait vers une élévation des températures de 3,5°C[8].

Pour autant, nous sommes loin du compte. En effet, à la veille du sommet de Glasgow, les modélisateurs de Climate Action Traker estimaient qu’il faudrait réduire les émissions de GES de 23 à 27 milliards de tonnes d’ici 2030 (à partir d’un niveau d’un peu plus de 50 milliards) pour respecter l’objectif de 1,5°C. Or, l’ensemble des nouveaux engagements nationaux (80 pays représentant 75% des émissions mondiales ont promis la neutralité carbone pour 2050[9]) réduit ce volume d’environ 4 milliards de tonnes. Quant aux alliances auxquelles nous faisions précédemment allusion, elles contribueront à une réduction supplémentaire d’environ 2 milliards de tonnes. En d’autres termes nous sommes passés d’un fossé de 23 à 27 milliards de tonnes à un fossé de 17 à 20 milliards de tonnes. Cette dernière estimation – réduire les émissions de GES de 17 à 20 milliards de tonnes d’ici 2030 – correspond à une diminution des rejets mondiaux de 45% par rapport au niveau de 2010. Même dans cette hypothèse la probabilité de réduire le réchauffement climatique à 1,5°C est seulement de 50%[10].

A cette première insuffisance s’en ajoute une deuxième, la totalité de l’aide promise aux pays pauvres pour s’affranchir des combustibles fossiles et s’adapter au changement climatique n’a pas été versée. Ainsi, l’article 26 du pacte de Glasgow regrette que la promesse faite par les pays riches d’une aide annuelle de 100 milliards de dollars n’a pas été tenue. Le dernier chiffre disponible est de 80 milliards[11]. L’article 27 appelle à tenir cette promesse et réclame de la transparence dans sa mise en œuvre. Certains pays ont réitéré leurs promesses. Il faut également signaler le Climate Finance Delivery Plan : Meeting the US$100 Billion Goal[12] ainsi que l’engagement des Etats-Unis, de l’Union européenne, de la France et de l’Allemagne à financer à hauteur de 8,5 milliards de dollars la transition énergétique de l’Afrique du Sud dont la dépendance au charbon est extrême.

Quant à la prise en compte des pertes et dommages des pays pauvres, rien n’a été acté. Ces derniers réclamaient la mise en place d’un dispositif destiné à compenser les dommages irréversibles causés par le changement climatique (sécheresses, tempêtes…).

Derrière ces données globales, il convient, afin de mieux cerner certains enjeux, d’analyser la stratégie de deux acteurs essentiels de ces négociations : les Etats-Unis et la Chine. Si l’examen de la stratégie de ces deux pays est essentiel c’est, d’une part, parce qu’il s’agit des deux premiers pollueurs de la planète et, d’autre part, parce que ce sont des pays dont l’attitude à l’égard de la lutte contre le changement climatique a fait l’objet de profondes évolutions, pour ne pas dire de revirements.

Tel n’est pas le cas de l’Union européenne qui, depuis 1992 – année de l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques – a continument œuvré à renforcer le régime climatique international[13]. C’est ainsi que le 11 décembre 2019, l’Union européenne présente un « pacte vert » dont l’objectif est de rendre l’Union européenne climatiquement neutre à l’horizon 2050[14]. Le parlement européen a validé cet objectif un mois plus tôt. D’ailleurs, en 2018, le Parlement européen avait voté une réforme du marché du carbone, un relèvement des objectifs du paquet énergie (32% d’énergies renouvelables…) et une réduction de 37,5% des émissions de CO2 des voitures neuves[15]… La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonce en décembre 2019 un plan d’investissement de 1 000 milliards d’euros pour les dix années suivantes[16]. Il s’agit d’un relèvement considérable des ambitions européennes qui va être acté, au même moment, à la COP25 qui se tient à Madrid (du 2 au 13 décembre)[17]. En effet, la Contribution déterminée au niveau nationale de l’Union européenne qui avait été adoptée en 2015 à Paris (COP21) ne prévoyait qu’une diminution des émissions de GES de 40% entre 1990 et 2030.

Le 12 décembre 2020, en l’absence de COP pour des raisons liées à l’épidémie de Covid19 – la COP26 ayant été repoussée d’un an – , les Nations unies, la France et le Royaume-Uni organisent une visioconférence marquant les cinq ans de l’Accord de Paris et regroupant 75 pays. Seuls les pays ayant fait des annonces climatiques ambitieuses peuvent y prendre la parole, ce qui n’est pas le cas de l’Australie, de l’Arabie saoudite, de la Russie ou encore de la Turquie… Au terme de cette conférence (sur laquelle nous reviendrons), les Vingt-Sept s’engagent à réduire leurs émissions d’au moins 55% d’ici 2030 par rapport à 1990[18]. Le 3 décembre précédent, le Royaume-Uni a annoncé son intention de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 68% d’ici 2030[19]. Le 14 juillet 2021, la Commission européenne présente une douzaine de propositions sur les transports, le chauffage, le marché carbone… destinées à réaliser les objectifs inscrits dans le « pacte vert »[20], un ensemble de mesures regroupées sous l’appellation de « Fit for 55 »[21]. C’est dans ce contexte que la COP26 de Glasgow s’ouvre le 1er novembre 2021.

2. Les États-Unis : une volonté affichée de leadership

L’élection de Joe Biden en novembre 2020, et sa décision de réintégrer les États-Unis dans l’Accord de Paris, ont fermé une parenthèse ouverte quatre ans plus tôt, le 1er juin 2017, par Donald Trump.

Preuve de son intérêt pour la question climatique, le nouveau président signe, le premier jour de son mandat (le 20 janvier 2021), un décret annonçant le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris[22]. Un peu moins de quatre mois plus tard, il réunit le 22 avril 2021, 40 chefs d’État pour un sommet virtuel sur le changement climatique à l’occasion duquel il annonce que son pays vise une baisse de ses émissions de GES de 50 à 52% d’ici 2030 par rapport à leur niveau de 2005[23]. Lors de la conférence de Paris, Washington s’était engagé à une diminution de 26 à 28% entre 2005 et 2025. L’objectif de Joe Biden est toutefois moindre que celui annoncé par les Européens. Il équivaudrait à une diminution de 43% par rapport à 1990 contre 55% pour les Européens[24].

Quelques semaines auparavant, à la mi-mars, John Kerry, l’envoyé spécial de la Maison Blanche pour le climat, déclare qu’en matière climatique « les États-Unis doivent être leaders ». Dans un long entretien accordé au journal Le Monde, il explique que son pays, deuxième émetteur de CO2 de la planète, a, avec la Chine, l’Inde, la Russie et d’autres nations, une « responsabilité partagée » dans la bataille contre le réchauffement climatique. Il précise : « Les États-Unis doivent d’abord intensifier leurs efforts. Nous devons montrer l’exemple et nous le ferons ». S’agissant des relations avec la Chine, pays dont la participation à la bataille climatique est indispensable, il indique que le dossier climatique doit être séparé des autres sujets de tension avec l’empire du Milieu. « Nous avons été très clairs, déclare-t-il, le président Biden et moi-même, sur le fait que la crise du climat est une crise majeure qui ne peut pas être résolue en échange de compromis sur d’autres sujets de désaccord – et il y en a –, entre la Chine et les États-Unis. » Il illustre son propos en rappelant que malgré les « différences considérables » qui opposaient Reagan et Gorbatchev, Washington et Moscou ont réduit leurs stocks d’armes nucléaires[25].

Un mois plus tard, John Kerry rencontre son homologue chinois Xie Zhenhua à Shanghai. Les deux pays annoncent s’être mis d’accord pour « coopérer » sur le climat et pour « augmenter [leur] ambition dans les années 2020 » afin de garder les objectifs de l’Accord de Paris « à portée de main ». Pour autant, le ministère chinois des Affaires étrangères fait savoir à plusieurs reprises que la question du climat ne peut être séparée des autres sujets de discorde[26]

Lors de la COP26, Washington annoncera, sans surprise, un engament à baisser ses émissions de 50% d’ici à 2030 et viser la neutralité carbone en 2050[27]. Lors du sommet du G20 qui s’est tenu à Rome les 30 et 31 octobre, soit deux jours avant l’ouverture de la COP26, Joe Biden s’était déclaré « déçu » par l’attitude notamment de Xi Jinping qui avait décidé de ne pas participer en personne ni au G20 ni à la COP26. A Glasgow, le président américain avait qualifié de « grave erreur » l’absence du président Chinois à la COP26[28]. Ce à quoi le porte-parole de la diplomatie chinoise avait rétorqué que « les actes parlent plus que les mots » et que les propos du chef de la Maison Blanche n’étaient que des « mots creux »[29]

3. La Chine : traverser la rivière en tâtonnant pierre à pierre

Lors du sommet tenu en visioconférence en décembre 2020 que nous évoquions plus haut Pékin n’a réhaussé que très marginalement les engagements pris en 2015 à Paris[30]. Ainsi, ses émissions de CO2 seront plafonnées « avant » 2030 et non plus « autour » de 2030 comme annoncé en 2015. De même, l’intensité carbone du pays sera réduite de « plus de 65% » et non plus d’une proportion comprise « entre 60 et 65% ». Quant à la part des énergies renouvelables, elle devrait atteindre 25% des énergies primaires d’ici 2030 (on est déjà presqu’à 13%[31]).

A propos de la diminution de l’intensité carbone, il ne s’agit que de la confirmation d’un engagement pris le 21 septembre précédent par le président Xi Jinping lors de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations unies. A cette occasion, le dirigeant chinois avait en outre annoncé l’objectif de neutralité carbone pour son pays à l’horizon 2060[32] et la fin du financement de nouvelles centrales à charbon à l’étranger, en particulier le long des « nouvelles routes de la soie » (une politique qui lui était depuis longtemps reprochée)[33].

Sans surprise, Pékin a donc réitéré ces engagements – et rien de plus – le 28 octobre 2021, soit quatre jours seulement avant l’ouverture de la COP26[34].

Durant les deux semaines suivantes, deux événements vont avoir lieu qui méritent une attention particulière car ils sont révélateurs de la stratégie chinoise, et par conséquent de la nature du leadership climatique mondial.

Tout d’abord une annonce conjointe entre Pékin et Washington. Le 10 novembre, les deux pays publient un texte en 16 points intitulé « U.S.-China Joint Glasgow Declaration on Enhancing Climate Action in the 2020s ». Il s’y engagent à accroître leurs efforts dans la lutte contre le changement climatique et, par exemple, à coopérer dans les domaines des cadres réglementaires, des standards environnementaux, des politiques destinées à encourager la décarbonation et l’électrification des activités liées à la consommation finale, dans les technologies de captation du carbone…(point 7 de la déclaration) [35].

Ensuite, le samedi 13 novembre, autrement dit à la dernière minute, la délégation indienne met son veto à une formulation qui ferait état d’une « sortie » du charbon, préférant que soit utilisé le terme « réduction ». D’où, dans l’article 20 cité plus haut, l’utilisation du terme phasedown (réduction progressive) plutôt que phaseout (élimination progressive). Pour Bhupebder Yadav, le ministre de l’Environnement indien : « Les pays en développement ont droit à une utilisation responsable des combustibles fossiles ». Protestation du ministre de l’environnement suisse : « Le monde n’a pas besoin de freiner mais de stopper le charbon »[36]. Et c’est la gorge nouée qu’Alok Sharma, qui avait annoncé en ouverture des travaux que la fin du charbon était en vue, déclarait dans son intervention de clôture : « Je vous prie de m’excuser pour la façon dont le processus s’est déroulé. Je suis profondément désolé »[37]. La Chine ne s’est pas opposée, c’est le moins qu’on puisse dire, à cette édulcoration du texte initialement prévu. Mais la déclaration conjointe avec les États-Unis faite trois jours plus tôt l’empêchait d’apparaitre en première ligne.

En fait, Pékin a réussi, en s’associant avec Washington dans une déclaration commune à préserver son statut de leader mondial dans la lutte contre le réchauffement climatique et, en rejoignant la position indienne sur le charbon, à tenter de conserver son image d’allié des pays en développement. (Ce qui n’est pas évident quand on voit les réticences que suscite désormais les « nouvelles routes de la soie » et l’évolution des rapports avec le G77[38].) Sur ce dernier thème la concurrence indienne est rude comme le prouve la déclaration du ministre indien de l’Environnement : « Nous sommes en train de devenir la voix des pays en développement »[39].

La position de Pékin peut également s’expliquer par la difficulté pour l’économie chinoise de se passer du charbon aussi rapidement que prévu.

En effet, en 2017, des projections réalisées par l’Agence internationale de l’énergie mettaient en évidence que si Pékin ajoutait aux politiques déjà mises en œuvre les mesures annoncées notamment dans le 13e plan (2016-2020) – ce que l’AIE nomme le scénario « nouvelles politiques » –, alors la consommation totale d’énergie passerait de 3 milliards de tonnes équivalent pétrole en 2016 à presque 3,8 milliards en 2040, soit une augmentation annuelle de 1%. Dit autrement, malgré les considérables efforts déployés, la Chine sera donc encore en 2040 le premier consommateur de charbon au monde et en 2030 le premier consommateur de pétrole[40].

En fait, le « verdissement » du mix énergétique (incontestable comme le montre le Tableau 1) ne sera probablement pas suffisant pour réduire les émissions polluantes et les rejets de CO2 aussi rapidement que souhaité. D’où la conception et la mise en service de nouvelles centrales au charbon dites « supercritiques » ou « ultrasupercritiques » qui représentent en 2018 respectivement 19 et 25% du parc national. A titre de comparaison, les États-Unis, quant à eux, ne possèdent au même moment qu’une seule centrale ultrasupercritique. Les résultats sont au rendez-vous : « Le déploiement de ces technologies, explique Thibault Laconde, a fait baisser significativement la consommation de charbon, et donc les émissions de CO2, par unité d’électricité produite : en 2006, il fallait plus de 340 grammes de charbon pour produire un kilowattheure, en 2018, il en fallait en moyenne 308. Dans les cent centrales les plus performantes, la consommation de charbon descend même à 286 g/kWh [41]».

Tableau 1 : Consommation par énergie* et mix énergétique** de la Chine en 2000 et 2019

Pétrole Gaz naturel Charbon Nucléaire Hydroélectricité Renouvelables Total
Chine (2000)
230,1

(28,6%)
22,1

(2,7%)
493,7

(61,4%)
3,8

(0,5%)
55,0

(6,8%)
---
804,7
Chine (2019)
27,91

666,6

(19,7%)
11,06

264,1

(7,8%)
81,67

1950,6

(57,6)
3,11

74,2

(2,2%)
11,32

270,3

(8,0%)
6,63

158,3

(4,7%)
141,7

3384,1

* En millions de TEP. Les chiffres en italiques sont en Exojoules. Nous avons adopté le taux de conversion proposé par BP : 106 TEP = 0,041868 Exojoule.
** Chiffres entre parenthèses.
Source: BP (British Petroleum), BP Statistical Review of World Energy, 2002 et 2020.

À ces raisons structurelles s’en ajoutent d’autres, plus conjoncturelles.

On se rappelle qu’au cours de l’été 2021, des coupures d’électricité ont forcé certaines usines à stopper leur production. Cette situation a résulté, du côté de la demande, d’une chaleur estivale qui a provoqué un usage accru de la climatisation et de la reprise des exportations et, du côté de l’offre, d’une pénurie d’hydroélectricité et de charbon[42]. En pleine reprise mondiale la Chine a en effet subi l’augmentation du coût des matières premières et en particulier du charbon dont elle dépend pour presque 58% (Tableau 1) et qu’elle s’est vue contrainte d’importer de nouveau… d’Australie! Malgré une demande en hausse, les centrales électriques tournent au ralenti d’où un rationnement de l’électricité qui fait augmenter les coûts de production des entreprises. A cela s’ajoute que le prix de l’électricité pour les particuliers étant maintenu très bas certaines centrales ont préféré réduire leur production plutôt que de produire à perte. Par ailleurs, certaines provinces ont rationné d’elles-mêmes leur production électrique afin de pouvoir atteindre leurs objectifs d’intensité carbone. Tous ces phénomènes (en partie contradictoires) ont conduit les autorités chinoises à autoriser la réouverture de mines de charbon à l’automne 2021[43].

Une telle décision n’a rien de vraiment surprenant quand on sait qu’en 2020 plus de la moitié de l’électricité produite par des centrales à charbon l’a été en Chine. Cette même année, le pays a construit environ une centrale à charbon par semaine, soit une capacité de production par des centrales à charbon plus de trois fois supérieure à ce qui se faisait alors dans le reste du monde. Si l’on prend en compte la différence entre les nouvelles mises en service et l’arrêt d’anciennes centrales on arrive à une augmentation de capacités de production chinoises d’électricité au charbon de 30 GW en 2020 (par comparaison, l’ensemble des centrales à charbon en Allemagne représente 38GW[44]) alors qu’on observe une diminution de 17GW dans le reste du monde[45].

Face à ce genre de situations – objectivement regrettables car dommageables pour le climat – certains activistes n’hésitent pas à proclamer l’inutilité des COP. Une telle position est cependant irrecevable.

4. De l’utilité des COP

Il faut tout d’abord noter qu’en matière de lutte contre le changement climatique aucune contrainte directe de nature internationale ne peut être envisagée. En effet, aucun pays, ni d’ailleurs aucune instance internationale, ne détient le pouvoir de contraindre un pays à réduire ses émissions de GES. Comme le résume William Nordhaus : « Les biens publics globaux diffèrent des échecs du marché au niveau national parce qu’il n’existe aucun mécanisme – marchand ou gouvernemental – qui puisse les prendre en compte de façon efficace. Les arrangements destinés à sécuriser un traité climatique international sont entravés par le dilemme westphalien[46]. »

Le changement climatique constitue un dilemme du prisonnier tant intragénérationnel qu’intergénérationnel[47]. Ainsi que l’explique Jean-Pierre Dupuy : « L’un des grands mérites de la théorie du choix rationnel est d’avoir montré la possibilité de structures d’interactions telles que, chaque agent cherchant la maximisation de son intérêt, il en résulte une situation désastreuse pour tous [48]». Dans le cas qui nous intéresse ici, chacun – État comme particulier, riche comme pauvre – finit, avec ses excellentes raisons d’homo œconomicus, par contribuer à détruire un bien public mondial – la stabilité climatique – pourtant indispensable à tous.

En matière climatique, la question centrale est donc de déterminer la structure d’interactions susceptible de déjouer les stratégies de passager clandestin. Autrement dit, quel cadre est susceptible d’engendrer de la coopération interétatique dans un système international anarchique? Ou encore, comment imaginer des possibilités de coopération et de convergence normative dans un monde où n’existent ni une autorité supranationale ayant des pouvoirs de régulation contraignants, ni un régulateur étatique dominant en mesure d’imposer ses préférences ?

Or, précisément, en étant un « cadre de redevabilité » [49] au sein duquel l’information circule (à la différence du dilemme du prisonnier), les COP constituent un tel cadre d’interactions. Comme l’explique Laurent Fabius, « les COP sont en réalité faites pour placer chaque gouvernement, chaque acteur devant ses responsabilités, face à l’opinion mondiale et dans la durée[50]. » Si de telles rencontres n’avaient pas lieu, les dirigeants ne seraient jamais placés publiquement devant leurs responsabilités. Les COP permettent également aux pays pauvres de faire entendre leur voix, ce qui serait impossible si, comme certains le préconisent, le G20 venaient à remplacer les COP. « Supprimer les COP, insiste Laurent Fabius, reviendrait à offrir un cadeau aux climatosceptiques et aux adversaires du multilatéralisme[51]. »

Depuis 1995 et la COP1 de Berlin, les négociations internationales menées dans le cadre de la Convention cadre des Nations unies sur les changement climatique – et les réunions annuelles auxquelles elles donnent lieu chaque fin d’année – ont conduit à l’élaboration et à la mise en application du Protocole de Kyoto (COP3-1997) et de l’Accord de Paris (COP21-2015), ont permis l’adoption du plan de Bali (COP13-2007) et du Pacte de Glasgow (COP26-2021).

Certes il y eut des déceptions (COP15 de Copenhague en 2009[52]) et des atermoiements préjudiciables. Cependant, les décisions – que l’on peut juger trop timides mais dont nul ne peut contester le bienfondé – inscrites dans le pacte de Glasgow s’agissant des combustibles fossiles n’auraient jamais pu être adoptées en 1992 et n’auraient pas pu l’être non plus en 2021 sans le travail diplomatique, scientifique, politique, militant… réalisé au cours des trois décennies précédentes. En d’autres termes, très peu de dirigeants auraient accepté, en 1992, de s’engager sur la fin des combustibles fossiles à l’horizon d’une génération.

Malgré ses imperfections, l’article XX du pacte de Glasgow est donc bienvenu car, changement climatique ou pas, la généralisation des conditions matérielles de bien-être (accès au logement, aux soins, à l’éducation…) des pays occidentaux au reste de la planète exige un changement profond du socle énergétique de la croissance mondiale, ne serait-ce que pour des raisons liées à l’épuisement des ressources fossiles et aux pollutions que leur utilisation engendre.

Aucune COP ne réglera une fois pour toute la question du réchauffement climatique. Il s’agit d’un processus qui est appelé à durer. Son abandon, dans les conditions actuelles, serait un très mauvais signal envoyé aux pollueurs et aux climatosceptiques. C’est notamment l’une des raisons pour lesquelles il faut s’opposer à ce que Michael Mann nomme le « nihilisme climatique ». Par cette expression, le directeur du Earth System Science Center de l’université de Pennsylvanie pointe « la négation automatique de tout progrès » dans les négociations climatiques. Un tel « nihilisme » doit être combattu car il fait, « le jeu des inactivistes climatiques » en n’établissant « aucune distinction entre les responsables politiques qui essaient de faire la différence et ceux qui ne le font pas »[53].

Dans cette histoire, la capacité de leadership (de ralliement, d’influence…) de certains pays a joué un rôle considérable. C’est notamment le cas de l’Europe sans qui le régime climatique mondial tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existerait pas[54]. Mais la question qui se pose est désormais de savoir comment aller plus loin, et plus vite?

5. Mettre la logique de l’intérêt au service du climat

En l’absence d’une autorité supranationale dotée d’un réel pouvoir de contrainte il convient de s’appuyer sur les structures d’interactions existantes qui favorisent la coopération. L’une d’entre elles semble particulièrement adaptée à ce type de démarche : l’Organisation mondiale du commerce. En effet depuis la fondation de l’OMC en 1995 – qui a pris le relais du GATT adopté en 1947 – le commerce international constitue l’un des rares champs où les États ont accepté de déléguer une partie de leur souveraineté. C’est en ce sens qu’il y a déjà quinze ans, dans un ouvrage intitulé Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Joseph Stiglitz proposait de relier les questions environnementales – et notamment celles liées au changement climatique – au régime commercial international.

Si l’OMC vise à promouvoir le libre-échange en égalisant les conditions de la concurrence au sein du commerce international, elle n’en prévoit pas moins certaines « exceptions générales » qu’un pays peut faire valoir pour restreindre les importations en provenance d’un autre pays. Parmi les raisons qui peuvent justifier une telle décision, l’article XX du GATT cite notamment les mesures « nécessaires à la protection de la santé et de la vie des personnes et des animaux ou à la préservation des végétaux » (alinéa b) ou encore celles « se rapportant à la conservation des ressources naturelles épuisables » (alinéa g).

Or, l’OMC a d’ores et déjà décidé des sanctions pour de tels motifs. Ainsi, elle a donné raison aux États-Unis qui menaçaient d’interdire l’entrée des crevettes thaïlandaises sur le marché américain au motif qu’elles étaient capturées avec des filets dangereux pour les tortues marines. Ce faisant, analyse Joseph Stiglitz, l’OMC « a posé le principe selon lequel maintenir l’équilibre environnemental de la planète est assez important pour qu’il soit possible, quand les industries d’exportation d’un pays le compromettent, de suspendre l’accès aux marchés garanti en temps normal par l’OMC à ses membres[55]. » C’est dans cet esprit qu’ont été adoptés des textes tels que la Convention internationale pour la réglementation de la chasse à la baleine (1946) ou le Protocole de Montréal relatif à des substances qui appauvrissent la couche d’ozone (1987). Ce dernier (entré en vigueur en 1989) faisait obligation à toutes les parties d’interdire, au plus tard le 1er janvier 1990, tout commerce de chlorofluorocarbones avec les États non parties audit Protocole (article 4). Malheureusement, aucune sanction de ce type n’est prévue au sein du régime climatique international.

Une autre façon d’aborder la question serait de faire valoir que la non-participation par un pays à la lutte contre le réchauffement climatique constitue une distorsion de concurrence. Or, l’OMC autorise une nation victime de subventions accordées par une autre à certaines de ses entreprises à réagir par la mise en place de droits compensateurs. Comme l’explique Joseph Stiglitz, en étant dispensées de payer les dommages qu’elles causent au climat terrestre en raison du refus de Washington de ratifier le Protocole de Kyoto (le texte auquel nous faisons référence date de 2006), les firmes américaines reçoivent en quelque sorte une subvention cachée source de distorsion de concurrence. Les pays participant au mécanisme dudit Protocole seraient donc fondés à prélever, par exemple sur les importations d’acier en provenance des États-Unis, une taxe correspondant au prix des permis d’émissions que les sidérurgistes américains devraient acquitter s’ils étaient partie prenante au mécanisme adopté à Kyoto en 1997[56].

Certes, l’OMC est aujourd’hui dans la tourmente en raison notamment des tensions sino-américaines. Ainsi, en 2019, Donald Trump a bloqué le renouvellement des membres de l’organe d’appel de l’OMC ce qui empêche cette dernière d’infliger des sanctions. Quant à Joe Biden, il n’a toujours pas pourvu le siège d’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OMC. La réforme d’une organisation comptant 164 membres est une tâche titanesque. Cependant, et c’est plutôt une bonne nouvelle pour le thème qui nous intéresse ici, certains font valoir qu’une relance de l’OMC pourrait passer par l’ouverture de « négociations sur des sujets où les pays membres ont des intérêts en commun, comme la lutte contre le changement climatique ou les pandémies, là où le commerce joue un rôle considérable [57]». Les États-Unis et la Chine y auraient d’ailleurs objectivement intérêt dans la mesure où leur contribution au réchauffement climatique est tellement importante (respectivement 14 et 29% des émissions annuelles de GES dues à l’utilisation d’énergies fossiles en 2019[58]) que sa diminution aurait des conséquences positives non seulement sur le climat terrestre dans son ensemble mais également sur les conditions météorologiques nationales des deux pays en question. Aucune nation prise individuellement ne bénéficie de ce type de « bouclage » ni ne détient une telle possibilité d’influence sur le climat. L’Inde par exemple ne représente à peu près qu’un cinquième des rejets chinois.

Parallèlement à ce premier projet consistant à intégrer plus fortement l’environnement dans les règles commerciales internationales, on doit citer la proposition de créer un « club climat » portée par William Nordhaus. Dans un article paru en 2015, ce dernier fait remarquer que beaucoup d’accords internationaux dans des domaines tels que la finance, le commerce, la défense… ont eu des effets positifs dans la mesure où ils fonctionnent selon des mécanismes dits de « clubs ». « Un club, précise-t-il, est un groupe formé sur une base volontaire dont les membres obtiennent des avantages mutuels en partageant les coûts liés à la production d’une activité possédant des caractéristiques de bien public[59]. »  Dans le droit-fil de ce raisonnement, un « club climat » regrouperait des pays qui décideraient d’adopter deux types de mesures. Tout d’abord une réduction de leurs émissions. Puis, et c’est la disposition la plus originale, les pays membres appliqueraient un droit de douane spécifique sur les importations en provenance des pays non-membres[60]. Il ne s’agirait pas d’imposer cette taxe sur les importations des non-participants en fonction du contenu en carbone de ces dernières – car on constate que beaucoup de produits dont l’empreinte CO2 est élevée ne sont pas exportés – mais sur l’ensemble des importations en provenance des pays non-membres à destination des pays membres. La justification d’une telle mesure réside dans le fait que les pays non-membres endommagent le climat avec leur mode de production gourmand en énergies fossiles et pas seulement avec la production de biens destinés à l’exportation[61].

Il ne s’agit pas d’une proposition nouvelle. En 2006, face aux difficultés qui s’annonçaient sur le chemin de l’élaboration d’un régime « post-Kyoto » comme on disait alors, Dominique de Villepin, alors Premier ministre, avait déclaré : « L’Europe doit peser de tout son poids pour refuser [toute] […] forme de dumping environnemental. Je souhaite donc que nous étudiions dès maintenant avec nos partenaires européens le principe d’une taxe carbone sur les importations de produits industriels en provenance des pays qui refuseraient de s’engager en faveur du protocole de Kyoto après 2012[62] ».

Six ans plus tard, en 2012, Monique Barbut, présidente du Fonds pour l’environnement mondial de 2006 à 2012, posait sans ambages l’équation du problème en expliquant que les négociations climatiques (on était après la COP17 de Durban) ne pourraient reprendre que si les Européens décidaient des positions volontaristes. « Mais pas volontaristes vis-à-vis de l’Europe, précisait-elle, parce que les Européens ont assez donné – ils sont les seuls à avoir pris de vrais engagements et à s’y tenir – mais vis-à-vis des autres. » D’où la proposition d’instaurer « une taxe climatique aux frontières, un protectionnisme environnemental. Les Européens devraient rappeler qu’ils ont décidé de réduire leurs émissions, mais qu’ils ne peuvent pas laisser dépérir leurs industries au seul profit des autres grands pays »[63].

En mars 2021, on apprenait que les eurodéputés travaillaient à la possibilité d’une taxe carbone aux frontières de l’Europe destinée à pénaliser les importations en provenance de pays aux normes climatiques moins strictes que celles respectées par les Vingt-Sept[64]. A la mi-avril, Xi Jinping protestait contre de projet lors d’une visioconférence avec Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Toutes ces propositions, fondées sur des sanctions « externes » au domaine initialement considéré (en l’occurrence le climat) et qui punissent donc un pays dans un domaine qui n’est pas celui du jeu initial (ici le commerce extérieur) auraient pour effet de modifier la matrice des gains de chaque État. Elles inciteraient de nouveaux pays à prendre des mesures favorables au climat (afin d’intégrer le dispositif) en même temps qu’elles dissuaderaient les autres de relâcher leurs efforts (afin de ne pas en être exclus). Fondés sur la logique commerciale, ces instruments visent, comme le dit Joseph Stiglitz, à « mettre en œuvre les forces économiques de la mondialisation, qui ont été jusqu’ici si néfastes pour l’environnement, afin de le protéger [65]».

On rejoint ici la thèse de Robert Keohane qui montre, dans un ouvrage paru en 1984[66], qu’en partant de l’hypothèse de l’égoïsme des acteurs formulée par les réalistes on peut aboutir, non pas à la discorde, mais à une coopération, en l’occurrence sans hégémonie, situation qu’il désigne par l’expression de « coopération post-hégémonique ».

Robert Kehoane tire de sa mobilisation de la théorie des jeux la conclusion suivante : « Qu’un hegemon existe ou non, l’existence de régimes internationaux dépend de la présence de schémas d’intérêts communs ou complémentaires qui sont perçus ou perceptibles par les acteurs politiques. Un tel cadre rend rationnelle toute action conjointe engendrant des gains liés. […] Les résultats doivent être déterminés par un nombre relativement restreint d’acteurs qui, d’une part, sont en mesure de se surveiller mutuellement afin de garantir le respect des règles et qui, d’autre part, poursuivent des stratégies où le bien-être des autres gouvernements dépend de leur respect continu des accords et des ententes. En conséquence, une interaction intensive entre un petit nombre de joueurs aide à se substituer ou à compléter les actions d’un hegemon[67]. »

Thomas Schelling ne disait pas autre chose dans son célèbre ouvrage The Strategy of Conflicts paru en 1960. Dans ce chapitre intitulé « Vers une théorie de la décision interdépendante », il expliquait que la théorie traditionnelle des jeux s’est focalisée sur les jeux à somme nulle et a eu tendance à ne pas accorder suffisamment d’attention aux jeux où, même s’il existe un élément de conflit, « une relation de dépendance mutuelle fait partie de la structure logique et appelle une sorte de collaboration ou d’accommodation mutuelle – tacite sinon explicite – même si ce n’est que pour éviter un désastre mutuel[68]. »

Il est donc impératif, pour la survie de la Terre telle que nous la connaissons, que la Chine, les Etats-Unis et l’Union européenne continuent de constituer un hegemon collectif au service de la stabilité climatique. En effet, seul l’exercice d’un leadership (ne serait-ce que directionnel[69]) par une nation ou un ensemble de nations est en mesure de conduire à l’élaboration et à l’évolution d’un régime international.

***

Même si trente ans de négociations climatiques ont abouti à des résultats positifs, il est néanmoins impossible de se satisfaire des progrès réalisés. Ce qui retarde de plus amples avancées dans la résolution du problème climatique c’est que, du point de vue physique, la Terre est une alors que, du point de vue politique, elle est fragmentée en presque 200 pays.

La solution à cette difficulté requiert une évolution dans le prisme de lecture qui prévaut dans les relations internationales, passe par l’émergence de ce que Stewart Patrick[70] nomme une « politique planétaire ». Une telle mutation n’exige nullement l’abandon de la recherche de l’intérêt national. Elle requiert seulement – mais c’est déjà beaucoup – que la survie de la biosphère soit considérée comme une dimension fondamentale de l’intérêt national et un objectif central de la sécurité nationale et internationale. Nous en sommes encore loin même si la multiplication des réflexions sur climat et sécurité peut inciter à un optimisme (très) mesuré[71].

En matière climatique c’est la célèbre formule de Gramsci qui semble devoir s’appliquer : « Tout écroulement porte en soi des désordres intellectuels et moraux. Il faut créer des hommes sobres, patients qui ne se désespèrent pas devant les pires horreurs et ne s’exaltent pas pour chaque ânerie. Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ».

 


Références

[1] International Energy Agency, Net Zero by 2050 A Roadmap for the Global Energy Sector, mai 2021.

[2] Jean-Paul Maréchal, « The Climate Debate Held Hostage by the G2 », China Perspectives, n° 1, 2011, p. 56-62.

[3] Par son article 12, le Protocole de Kyoto instaure ce mécanisme par lequel un pays du Nord qui met en œuvre un projet de réduction ou d’évitement d’émissions de GES dans un pays du Sud est récompensé par l’octroi de crédits d’émissions qu’il peut utiliser pour atteindre ses propres objectifs d’émissions. La Chine a massivement profité de ce mécanisme.

[4] Jean-Paul Maréchal, « La lutte contre le changement climatique et la transition énergétique chinoise », Mondes en développement, 2020/3, n° 191, p. 49-65.

[5] « COP26 : Le Pacte de Glasgow fixe enfin des règles pour les marchés carbone », Novethic, (Groupe Caisse des Dépôts), 23 novembre 2021. URL : https://www.novethic.fr/actualite/environnement/climat/isr-rse/cop26-le-pacte-de-glasgow-fixe-enfin-des-regles-pour-les-marches-carbone-150324.html

[6] Audrey Garric, « A la COP26, le “début de la fin du pétrole et du gaz” », Le Monde, 13 novembre 2021, p. 13.

[7] Andrey Garric, « COP26 : des avancées insuffisantes », Le Monde, 16 novembre 2021, p. 8-9.

[8] Pascal Canfin (entretien avec Margaux Lacroux), « “Il faut regarder le chemin qui a été parcouru depuis la COP21 à Paris” », Libération, 15 novembre 2021, p. 4.

[9] Audrey Garric, « Le réchauffement toujours loin d’être contenu à 1,5°C », Le Monde, 16 novembre 2021, p. 9.

[10] « After COP26. Out of reach ? », The Economist, 20 novembre 2021, p. 54-55.

[11] Idem.

[12] https://ukcop26.org/wp-content/uploads/2021/10/Climate-Finance-Delivery-Plan-1.pdf

[13] Sur la coopération entre l’Union européenne et la Chine on lira Olivia Gippner, Creating China’s Climate Change Policy, Edward Elgar, 2020, 210 p.

[14] « The way the wind is blowing », The Economist, 14 décembre 2019, p. 19; Virginie Malingre, « La Commission lance un “green deal” ambitieux », Le Monde, 13 décembre 2019, p. 2-3.

[15] Audrey Garric et Sophie Landrin, « La fin du leadership européen sur le climat », Le Monde, 14 mai 2019, p. 3.

[16] Ursula von der Leyen, « Un “green deal” européen pour ralentir le réchauffement de la planète », Le Monde, 12 décembre 2019, p. 30.

[17] Audrey Garric, « Accord minimal sur le climat à la COP25 », Le Monde, 17 décembre 2019, p. 2.

[18] Audrey Garric, « De timides avancées sur le climat », Le Monde, 15 décembre 2020, p. 15 ; Audrey Garric, « 2021, année cruciale dans la lutte contre le dérèglement climatique », Le Monde, 6 janvier 2021, p. 6.

[19] Cécile Ducourtieux, « Climat : les nouvelles ambitions britanniques », Le Monde, 5 décembre 2020, p. 9.

[20] Virginie Malingre, « Bruxelles présente douze propositions de loi pour le climat », Le Monde, 16 juillet 2021, p. 6-7.

[21] « The EU is better placed than national governments to set green standards. This will be painful », The Economist, 17 juillet 2021, p. 26.

[22] Arnaud Leparmentier, « La promesse d’une politique climatique offensive », Le Monde, 22 janvier 2021, p. 7.

[23] Aude Massiot et Aurore Coulaud, « Sommet Biden. Des Etats unis pour le climat », Libération, 23 avril 2021, p. 6-8.

[24] Arnaud Leparmentier, « Joe Biden en chef d’orchestre de la diplomatie climat », Le Monde, 24 avril 2021, p. 10.

[25] John Kerry, « Climat : “Les Etats-Unis doivent être leaders” » (propos recueillis par Audrey Garric et Arnaud Leparmentier), Le Monde, 14-15 mars 2021, p. 7.

[26] Audrey Garric, « Joe Biden, maître d’œuvre d’un sommet climat », Le Monde, 23 avril 2021, p. 8.

[27] Joël Cossardeaux, « Etats-Unis, Chine et Russie règlent leurs comptes à la COP26 », Les Echos, 54 novembre 2021, p. 6.

[28] Joël Cossardeaux, « COP26 : les plus gros émetteurs de CO2 sommés de faire plus », Les Echos, 2 novembre 2021.

[29] Joël Cossardeaux, « Etats-Unis, Chine et Russie règlent leurs comptes à la COP26 », op. cit.

[30] Audrey Garric, « De timides avancées sur le climat », op. cit., p. 15 ; Audrey Garric, « 2021, année cruciale dans la lutte contre le dérèglement climatique », Le Monde, 6 janvier 2021, p. 6.

[31] BP (British Petroleum), BP Statistical Review of World Energy, 2020.

[32] Audrey Garric et Frédéric Lemaître, « Climat : les nouvelles ambitions de la Chine », Le Monde, 25 septembre 2020, p. 10.

[33] « Low-hanging fruit », The Economist, 25 septembre 2021, p. 47; « Squeezing out the carbon », The Economist, 4 septembre 2021, p. 43.

[34] Audrey Garric, « Une COP pour passer des paroles aux actes », Le Monde, 31 octobre, 1er et 2 novembre 2021, p. 5.

[35] https://www.state.gov/u-s-china-joint-glasgow-declaration-on-enhancing-climate-action-in-the-2020s/

[36] Côme Bastin, « Pour les énergies, l’Inde va au charbon », Libération, 15 novembre 2021, p. 3.

[37] Joêl Cossardeaux et Muryel Jacque, « COP26 : des promesses et des impasses », Les Echos, 15 novembre 2021, p. 5.

[38] Voir Jean-Paul Maréchal, « China’s climate policy and small island states », Outre-Terre, 2020/1, n°58-59, p. 247-259.

[39] Joêl Cossardeaux et Muryel Jacque, « COP26 : des promesses et des impasses », op. cit.

[40] International Energy Agency, World Energy Outlook 2017, Paris, OECD/IEA, 2017, p. 511, 609.

[41] Thibault Laconde, « Transition énergétique ; des efforts qui tardent à payer », La Jaune et la Rouge (Ecole Polytechnique), n° 743, mars 2019, p. 44.

[42] Frédéric Schaffer, « En Chine, des coupures d’électricité forcent les usines à l’arrêt », Les Echos, 29 septembre 2021, p. 18.

[43] « En pleine COP26, Pékin dope sa production de charbon », Les Echos, 3 novembre 2021 et Joël Cossardeaux, « Climat : la Chine relance sa production de charbon », Les Echos, 11 octobre 2021, p. 6.

[44] Frédéric Schaeffer, « En Chine, l’impossible sevrage au charbon », Les Echos. Spécial COP26, 29-30 octobre 2021, p. 4.

[45] « Squeezing out the carbon », The Economist, 4 septembre 2021, p. 43. Pour les années précédentes, voir Christine Shearer, Aiqun Yu, Ted Nace, Tsunami Warning. Can China’s central Authorities Stop a Massive Surge in New Coal Plant Caused By Provincial Overpermitting?, CoalSwarm, septembre 2018, 19 p.  et Christine Shearer, Aiqun Yu, Ted Nace, Out of Step. China Is Driving the Continued Growth of the Global Coal Fleet, Global Energy Monitor, novembre 2019, 17 p.

[46] William Nordhaus, « Climate Clubs : Overcoming Free-riding in International Climate Policy », American Economic Review, 2015, 105(4), p. 1340.

[47] Philip Golub et Jean-Paul Maréchal, « Overcoming the planetary prisoners’ dilemma : cosmopolitan ethos and pluralist cooperation », in Paul G. Harris (Ed.), Ethics and Global Environmental Policy. Cosmopolitan Conceptions of Climate Change, Cheltenham (UK), Northampton (USA), Edwar Elgar, 2011, p. 150-174.

[48] Jean-Pierre Dupuy, « Rationalité. Éthique et rationalité », in Monique Canto-Sperber (dir.) (2004), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, Paris, 2004, p. 1618.

[49] Lola Vallejo, « Le réchauffement climatique est devenu un problème politique de premier plan », Les Echos, 29 et 30 octobre 2021, p. 14.

[50] Laurent Fabius, « De l’utilité des COP pour répondre à l’urgence climatique », Green, n° 1, septembre 2021, p. 11. (Accessible en ligne.)

[51] Idem.

[52] Pour être précis, il faut tout de même souligner que le texte adopté au terme de la COP15 comportait deux éléments positifs. D’une part, il incluait les émissions américaines et celles des pays émergents, soit 75% des émissions mondiales et non plus 25% comme c’était le cas auparavant et, d’autre part, les pays de l’Annexe 1 s’engageaient à réduire leurs émissions de 12% pour 2020.

[53] Michael Mann (entretien avec Audrey Garric), « Climat : “ Le pessimisme est notre ennemi” », Le Monde, 5 janvier 2012, p. 6.

[54] Joyeeta Gupta et Lasse Ringius, « The EU’s Climate Leadership: Reconciling Ambition and Reality », International Environmental Agreements, 2001, vol. 1, n° 2, p. 281‑299.

[55] Joseph E. Stiglitz, Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Paris, Fayard, 2006, p. 246.

[56] Idem, p. 247.

[57] Julien Bouissou, « L’OMC, tremplin de la Chine dans le commerce mondial », Le Monde, 12-13 décembre 2021, p. 19.

[58] Source: IEA, CO2 Emissions From Fuel Combustion. Highlights (2019 Edition), International Energy Agency, Paris, 2019; CO2 Emissions from Fuel Combustion, IEA, 2020 (http://www.iea.org/data-and-statistics/data-product/greenhouse-gas-emissions-from-energy)

[59] William Nordhaus, « Climate Clubs : Overcoming Free-riding in International Climate Policy », op. cit., p. 1340.

[60] Idem, p. 1341.

[61] Idem, p. 1348-1349.

[62]« Déclaration de M. Dominique de Villepin, Premier ministre, sur le développement durable, le renforcement des économies d’énergie et de la fiscalité écologique, les plans de déplacements urbains, et les enjeux internationaux du développement des écotechnologies », Paris le 13 novembre 2006. Texte disponible sur internet :  https://www.vie-publique.fr/discours/164303-declaration-de-m-dominique-de-villepin-premier-ministre-sur-le-develo

[63] Monique Barbut (entretien avec Hervé Kempf), « Il faut une taxe climat aux frontières de l’Europe », Le Monde, 23 août 2012, p. 6.

[64] https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/08/les-eurodeputes-travaillent-sur-une-taxe-carbone-sur-les-produits-fabriques-hors-de-l-ue_6072353_3210.html

[65] Joseph E. Stiglitz, Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, op. cit., p. 228.

[66] Robert Keohane, After Hegemony. Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton, Princeton University Press, 2005.

[67] Idem, p. 78-79.

[68] Thomas Schelling, The Strategy of Conflicts, Cambridge, Harvard University Press, 1960, p. 83.

[69] C’est par exemple le cas lorsque début 2022, la Commission européenne a labellisé les investissements nécessaires à la transition écologique. L’élaboration d’une telle typologie est en effet de nature à définir une norme en matière de finance verte pouvant potentiellement être adoptée par des pays non européens. Voir « Energies “vertes” : un nécessaire compromis ». Editorial, Le Monde, 5 janvier 2022, p. 31.

[70] Stewart M. Patrick, « The International Order Isn’t Ready for the Climate Crisis », Foreign Affairs, vol. 100, n° 6, novembre-décembre 2021, p.166-176.

[71] On pense notamment aux rapports « globaux » que la CIA publie à intervalles réguliers. Le dernier en date traduit en français est : Le monde en 2040 vu par la CIA: Un monde plus contesté, Editions Des Equateurs, 2021. Lire également « Géopolitique du réchauffement climatique. Quels enjeux pour demain ? », Diplomatie, Les grands dossiers, n° 30, décembre 2015-janvier 2016.