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Le leadership, ciment de la tribu de l’entreprise – Angélique Gérard

Cela fait plus de vingt ans que je suis en charge de la direction de mes équipes. Vingt années que je pense, réajuste, accorde, aligne, adapte, façonne ma posture vis-à-vis de mes collaboratrices et collaborateurs, afin de parvenir à une relation fluide, harmonieuse et facilitatrice. Je viens partager l’état des lieux d’une réflexion à un tournant crucial.

l’innovation collaborative confère une dimension humaine à l’ensemble de nos démarches.

Inéluctablement, nos métiers mutent, et le savoir-faire est progressivement pris en charge par les outils technologiques. Au début de la crise liée à la pandémie Covid-19, l’enjeu en entreprise consistait d’ores et déjà à transmettre un savoir-être et un savoir-devenir. La mission principale des leaders consiste en effet à réfléchir à ce qu’ils.elles souhaitent transmettre aux équipes et utilisateurs. Ce sont les concepts de satisfaction, de solidarité, d’intelligence émotionnelle et collective qui gravitent autour de l’axe stratégique que je défends. Une intelligence que nous voulons transversale à appliquer à autant de projets que nous le pouvons, afin que l’innovation collaborative confère une dimension humaine à l’ensemble de nos démarches.

Accélérer Ensemble

Cette époque particulière dont nous faisons l’expérience, celle qui nous invite à préparer ce fameux « monde de demain », nous offre une véritable prise de conscience des limites de notre système, de la mondialisation et de ses risques… « Local is the new global », les cartes de notre système sont rebattues et cette crise marque le début d’une nouvelle ère. S’ouvre un nouveau chapitre de notre Histoire où se dessinent déjà des challenges inédits qui nous amènent à repenser, voire inverser, nos systèmes de valeurs, nos priorités. Les incohérences de fonctionnement ressortent clairement pour inspirer un retour à un mode de vie minimaliste, au local et à la solidarité. Les risques de pénurie sont réels à force d’avoir trop délocalisé, le vrai luxe n’est plus l’argent mais le temps. On assiste déjà à un éveil collectif sur l’humain, les choses simples, les valeurs familiales. On peut penser à un bouleversement des environnements de travail, à plus de respect de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ou encore à l’adoption de rythmes de travail moins classiques comme le flexi-travail, qui tient compte des différents chronotypes.

La crise a aussi pointé du doigt les inégalités, qui vont du problème du mal logement, à l’inégal accès aux études supérieures, en passant par cette terrible fracture numérique. Un vrai lien entre précarité sociale et difficultés face à l’adoption du numérique a été identifié, et le fossé doit être comblé au plus vite, à l’heure où la société tout entière dématérialise ses démarches, ses échanges.

Si l’on en doutait encore, cela prouve au moins, par la force des choses, que la crise environnementale est bel est bien causée par l’activité humaine dans ses modalités actuelles. Cette crise est une véritable opportunité de repenser un modèle malade, comme si l’humanité était prise dans un engrenage de burn out et qu’il lui fallait passer par cette terrible crise pour prendre le temps de mesurer l’étendue des dégâts d’un système devenu trop fragile. Il nous faudra en tirer de véritables leçons pour établir des plans d’action adaptés et assurer l’avenir des prochaines générations.

Nous vivons un moment de vie extrêmement particulier dont les conséquences ont inévitablement été prises en charge par les leaders

Pivoter vers l’Autre

Ce contexte n’a fait qu’accélérer ce phénomène d’humanisation des relations déjà en route. La fin de cette période de culture individualiste et nombriliste semble avoir sonné. Nous vivons un moment de vie extrêmement particulier dont les conséquences ont inévitablement été prises en charge par les leaders, et continueront de l’être. Pour se distinguer et survivre en capitalisant sur ses apprentissages, chaque structure doit faire preuve d’inclusion et de soutien, notamment au niveau de l’entretien des capacités émotives des collaborateur.trice.s, en mettant par exemple rapidement en place un groupe stratégique qui pense des actions pour le futur et donne une prospective suffisante aux équipes. Une communication solide et un changement de rôle du leader – notamment accepter le fait que le cloisonnement total entre vies privée et professionnelle ne fonctionne plus, qu’il est indispensable de chérir le lien social –, font partie des éléments déterminants pour y parvenir.

Profitons-en pour rompre avec cette vacuité, cette culture du superficiel qui, sous couvert d’ « entreprise différente » et de coolitude, s’est développée dans bon nombre de structures souhaitant attirer les nouvelles générations de surdiplômés avec toutes sortes d’artifices hype et décontractés, sans les corollaires indispensables de partage de valeurs communes, démarche qualité, management collaboratif et de mise en place d’une culture d’entreprise stable. Si elles nous éloignent des véritables considérations sociales, de l’innovation pure et d’une identité forte, ces manœuvres Happywashing sonnent comme un éloignement du sens qu’il est impératif de conférer à la vie de l’entreprise. Les gens sont reconnectés, les coudes sont définitivement serrés – c’en est fini de l’entreprise déshumanisée, où les échanges sont remplacés par l’emblématique babyfoot censé recréer du lien pendant que les arrêts maladie pour burn out sont déposés à la chaîne…

Dans le Sens Commun

La question du sens me paraît finalement centrale. Sans sens et sans vision réaliste de l’avenir souhaité, comment se réveiller ?

Il faut prendre conscience que les organisations, profondément ancrées dans notre quotidien, sont en première ligne pour agir rapidement sur nos vies. Si elles calquent leurs services sur les usages, elles les anticipent le plus souvent et sont à l’initiative de la plupart des changements que nous connaissons. Les entreprises et les tendances de la société sont imbriquées et en interaction permanente.

Notre leadership porte en lui les graines du vivre ensemble, afin de remettre le travail à l’image de la société

La situation exceptionnelle, incertaine et complexe légitime enfin pleinement un leadership porté sur la dimension émotionnelle des relations humaines. Les frontières entre sphères privée et professionnelle se faisant de plus en plus poreuses, les leaders deviennent des experts en émotions, qui invitent à évoluer au sein de lieux de vie au sens premier du terme, où chacun.e peut venir avec ses bagages – intellectuels, émotionnels et psychologiques. Notre leadership porte en lui les graines du vivre ensemble, afin de remettre le travail à l’image de la société. Repenser les espaces de travail afin que les individus puissent œuvrer dans un idéal commun, en quête de valeurs qui leur ressemblent et d’impact positif sur le monde. Une nouvelle façon d’envisager le travail qui serait alignée sur les aspirations et les besoins, notamment celui d’être pleinement soi-même au travail. Véritable moteur de progression et invitation à découvrir la singularité de celles et ceux qui partagent nos bureaux, la démarche doit forcément être sincèrement positive pour ne pas risquer de se trouver dans un schéma contre-productif, l’expérience risquant d’être assimilée à une regrettable manipulation.

En tant que leader engagée, j’ai ressenti la puissance de cet appel à un renouveau. Cette recherche de sens trouve un écho chez de nombreux.se.s salarié.e.s et le management doit pouvoir donner corps et vie à ce besoin[1]. Je défends l’idée qu’il est de notre devoir de dirigeant.e.s de faire pivoter de manière urgente la fonction de l’entreprise vers un modèle plus vertueux. En tant que promoteur.trice.s d’un changement nécessaire et conciliateur.trice.s garantissant préservation du bien commun et performance économique, nous incarnons la vision de ce que nous devons devenir, tous ensemble. Mettre en avant l’ADN, l’âme qui habite l’entreprise, somme de toutes les individualités qui composent et enrichissent l’organisation, communiquer sur ce qui nous réunit, notre but commun, entretenir ce sentiment d’être en famille, telle est notre mission au cœur de l’humain et de notre environnement – ambitieuse et gratifiante.

[1] Sens au travail ou sens interdit, Etude du cabinet Deloitte avec Viadeo, 2017 : 87 % des personnes interrogées (tout âges et fonctions) accordent de l’importance au sens au travail. 54 % considèrent que le sens a guidé leur orientation professionnelle.