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Croissance, climat et démocratie sont-ils incompatibles ?

Tout le monde sait ce qu’est un dilemme : on peut le définir comme une alternative à l’arbitrage compliqué voire douloureux entre deux possibilités, deux solutions exclusives l’une de l’autre. Le trilemme constitue une notion plus complexe : il fait intervenir trois termes, trois possibilités, trois objectifs qui ne pourront pas être atteints simultanément, qui ne sont donc pas compatibles, pas conciliables. Il va falloir en écarter au moins un.

Le trilemme est le péché mignon des économistes : ils adorent ! Leur trilemme le plus célèbre est le triangle d’incompatibilité monétaire de Robert Mundell qui constate qu’il est impossible d’avoir simultanément (1) la liberté de circulation internationale des capitaux, (2) un régime de change fixe et (3) la souveraineté monétaire (liberté de fixation du taux d’intérêt par la Banque centrale). On peut avoir (1) et (2), ou (1) et (3), ou (2) et (3) mais pas les trois en même temps, ce qui va imposer de renoncer dans le premier cas de figure à la libre détermination du taux d’intérêt (c’est ce qui se passe à l’intérieur de la zone Euro), dans le deuxième cas au taux de change fixe (donc change flottant) et dans le troisième cas à la liberté de circulation des capitaux (donc instauration d’un contrôle des changes).

De même, le trilemme de Dani Rodrik s’articule autour d’une incompatibilité entre l’intégration économique globale (la mondialisation), la souveraineté nationale et des institutions démocratiques : c’est ainsi que la Chine a choisi de s’intégrer à la mondialisation tout en protégeant farouchement sa souveraineté, dans un cadre institutionnel de Parti unique pas vraiment démocratique !

Nous allons nous demander si le triptyque croissance / climat / démocratie ne relèverait pas de la même problématique d’un triangle d’incompatibilité. Par le mot « climat » on se réfère ici la limitation du réchauffement climatique si possible à moins de 2°C. Dans ce paradigme d’incompatibilité, pour réussir à tenir cet objectif climatique il faudrait renoncer soit à la croissance – et donc entrer dans une logique de décroissance – soit à la démocratie, et donc valider un schéma autoritaire, sinon dictatorial, de gouvernance. La perspective est peu réjouissante pour nos démocraties ! D’ailleurs, la démocratie résisterait-elle à la décroissance : quelle serait l’acceptabilité sociale de l’instauration d’une frugalité imposée ? Quelle serait la probabilité de voir les Gilets jaunes français enthousiastes à l’idée de devoir réduire leur consommation ?

Mais sur quoi peut-on étayer une telle incompatibilité : ne s’agit-il que d’un raisonnement théorique qui pourrait être aisément démonté de par la fragilité de ses hypothèses sous-jacentes ? Hélas non ! Cette incompatibilité semble bien résulter de l’observation des réalités mondiales. Toutefois, une lueur d’espoir est permise : quelques rares pays semblent arriver à concilier les trois objectifs.  Peut-on espérer en tirer des recettes pour transformer un triangle d’incompatibilité en cercle vertueux ?

Le trilemme infernal : croissance, climat, démocratie.

Nous devons donc nous demander si le triptyque Croissance – Climat – Démocratie ne relèverait de la problématique du triangle d’incompatibilité. Faire de la croissance sans se préoccuper de l’environnement et avec un régime autoritaire, c’est facile : on l’a vu avec la Chine pendant des décennies, même si maintenant la Chine semble commencer à se préoccuper du climat… tout en ouvrant de nombreuses centrales à charbon. Protéger le climat en organisant une décroissance méthodique et en soumettant la démocratie aux délires d’une minorité d’écologistes illuminés devrait être possible… une fois… mais gare aux émeutes puis aux élections suivantes ! Par contre, concilier croissance , lutte contre le réchauffement et primat de la démocratie est beaucoup plus difficile, comme le suggère l’examen des trois cartes présentées successivement ci-dessous, cartes mondiales de la croissance, du climat et de la démocratie.

La première carte, proposée par le Fonds monétaire international, indique les taux de croissance PIB pour l’année 2019 en parité de pouvoir d’achat (en éliminant donc l’inflation pour chaque pays, pour rendre compte de l’évolution réelle du pouvoir d’achat).

La carte mondiale de la croissance : les taux de croissance PIB PPA 2019

Source : IMF Datamapper

Bien que la carte 2020 soit disponible au moment où j’écris cet article, je retiens la carte 2019 pour rendre compte des tendances structurelles et ne pas introduire le biais conjoncturel du Covid. En 2019, quatre pays seulement sont en rouge (croissance négative inférieure à – 3%) : l’Iran et le Venezuela, le Zimbabwe et le Nicaragua. Huit pays africains ou latino-américains sont en orange : croissance négative comprise en 0 et -3%. Tout le reste est en vert, en croissance, selon trois nuances de vert : plus le vert est soutenu plus la croissance est forte, avec au-dessus de 6% de croissance, la Chine et quelques pays asiatiques ou africains.

La deuxième carte est relative au climat. Elle est reprise du Rapport 2021 Climate Change Performance Index (CCPI). On pourrait sans doute trouver à redire à cette construction pour ses biais idéologiques (notamment anti énergie nucléaire pourtant décarbonée), mais au moins ce panorama a le mérite d’exister et de permettre l’exercice auquel nous essayons de nous livrer ! Cet indice de performance climatique ne couvre pas l’ensemble des pays mais seulement 57 pays qui représentent néanmoins 90% des émissions de gaz à effet de serre (GES).

La carte du climat : les indicateurs de performance climatique

Source : Rapport 2021 du CCPI

L’Indice global qui préside à l’établissement de la carte, combine quatre indicateurs de performance spécifiques analysant la situation actuelle et les perspectives programmées par des engagements pour un réchauffement inférieur à 2°C :

  • pour 40% de l’indice global : les émissions de gaz à effet de serre ;
  • pour 20% : la part des énergies renouvelables (j’aurais préféré la part des énergies zéro carbone, nucléaire inclus) ;
  • pour 20% : la consommation énergétique ;
  • pour 20% : la politique climatique.

Au final, les 57 pays retenus se voient attribuer un score global (maximum 74 pour la Suède et minimum 20 pour les Etats-Unis) et sont classés en quatre catégories. En vert les pays à haute performance dans la préservation du climat ; en jaune les pays à performance moyenne (dont la France à 54), en orange les pays à faible performance et en rouge les pays à très faible performance. Il n’est déjà pas inintéressant de jeter un regard comparatif à ces deux premières cartes. De nombreux pays verts de la carte Croissance deviennent tout rouge ou orange quand on parle de climat ! C’est le cas de l’Amérique du Nord (Canada rouge à 25), de la Russie (rouge à 30), du Japon (orange à 45) de la Chine (orange à 48) et de l’Australie (rouge à 29). On notera que l’Inde (verte à 64) réalise une belle performance. L’Europe s’en sort plutôt bien, sauf l’Espagne en orange (45) et la Pologne (39), la Tchéquie, la Hongrie (38) en rouge. Considérée dans son ensemble, l’Union Européenne est en vert (57) mais cela ne sera peut-être plus le cas dans les prochains classements après Brexit, la Grande Bretagne ayant une performance particulièrement remarquable (70, juste derrière la Suède) : les éoliennes offshore britanniques ne seront plus là pour compenser le charbon polonais et le lignite allemand !

 La troisième carte porte sur la démocratie. Elle est établie chaque année par The Economist Intelligence Unit qui donne à chaque pays une note entre 0 et 10.

La carte de la démocratie

Source : Economist Intelligence Unit

La note de chaque pays est établie sur la base de 60 indicateurs regroupés en cinq catégories : processus électoral et pluralisme, libertés civiles, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique. Chaque catégorie d’indicateurs donne lieu à une note de 0 à 10 et la note globale est la moyenne de ces cinq notes.  Ces notes globales s’étagent entre 1,08 pour la Corée du Nord et 9,81 pour la Norvège. A partir des notes globales, les pays sont classés en quatre catégories principales :

  • les démocraties à part entière : note de 8.0 à 10 ; 2 nuances de bleu foncé sur la carte. 23 pays sur les 167 étudiés. 8,4% de la population mondiale.
  • les démocraties défaillantes : note de 6 à 8 ; 2 nuances de bleu clair. 52 pays. 41% de la population mondiale. La France est la première… des démocraties défaillantes, à 7,99 donc à 1 centième d’une qualification en démocratie à part entière.
  • les régimes hybrides : note de 4 à 6 ; jaune ou orange clair sur la carte. 35 pays. 15% de la population mondiale.
  • les régimes autoritaires : note de 0 à 4 ; orange foncé ou rouge sur la carte. 57 pays. 35,6% de la population mondiale.

Globalement la moitié de la population mondiale vit en démocratie et l’autre moitié en régime hybride ou autoritaire. Sans surprise on constate que les Amériques (à l’exception du Venezuela 2,76, du Nicaragua 3,6 et de Cuba 2,84), l’Europe, le Japon (8,13), l’Australie (8,96) mais aussi l’Inde (6,61) sont dans le camp des démocraties. Sans surprise non plus la Chine (2,27), la Russie (3,31), le Moyen Orient (sauf Israël), et l’essentiel de l’Afrique (à l’exception de son Cône Sud) sont classés en régimes autoritaires.

Maintenant que nous avons analysé ces trois cartes, revenons à notre point de départ : croissance, protection du climat et démocratie sont-ils les trois sommets d’un triangle d’incompatibilité ? Si l’on s’en tient aux plus grands pays, on ne peut que constater la vérification de l’incompatibilité :

  • les Etats-Unis sont certes une démocratie en croissance, mais échouent sur le climat, tout comme le Canada ;
  • la Chine est en très forte croissance depuis plusieurs décennies mais à la traîne en matière climatique et aux antipodes de la démocratie ;
  • la Russie est en faible croissance mais se disqualifie totalement du point de vue démocratique (l’affaire Navalny en témoigne) comme de celui de la lutte contre le réchauffement climatique ;
  • L’Inde est la seule grande exception qui parvient à concilier les trois sommets du triangle : forte croissance, bonne performance climatique et honnête performance démocratique (démocratie à la dérive, semble-t-il néanmoins, depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi).

Pour autant que l’on puisse considérer l’Europe comme un bloc homogène, elle est la zone la plus performante dans la conciliation des trois sommets du triangle :

  • croissance généralisée (certes pas grandiose !) ;
  • démocratie à bon niveau du Nord au Sud et d’Ouest en Est (même Victor Orban arrive à faire illusion avec une note à 6,56 pour la Hongrie) ;
  • performance climatique moins homogène entre des pays scandinaves en tête de classement, des poids lourds économiques (Allemagne, France, Italie) en performance moyenne, et l’Espagne à la traîne, en performance faible.

Mais, en arrière-plan de cette apparence d’homogénéité, une ligne de fracture apparait au sein de l’Europe occidentale (je laisse de côté les pays d’Europe centrale et orientale), à analyser dans une logique à la Max Weber, entre une Europe du Nord de culture protestante et une Europe du Sud de culture catholique :

  • une exigence démocratique plus forte au Nord qu’au Sud ;
  • une conscience de responsabilité climatique plus développée au Nord qu’au Sud ;
  • en matière de taux de croissance les différences sont moins flagrantes. Mais si on s’intéressait aux taux d’endettement, il serait clair que les frugaux du Nord obtiennent de meilleurs résultats que les cigales du Club Med.

Incontestablement les pays scandinaves sont ceux qui démentent le mieux l’idée d’un triangle d’incompatibilité entre croissance, climat et démocratie: leur capacité à concilier les trois peut laisser à penser qu’ils ont trouvé la recette du cercle vertueux. Toutefois plusieurs recettes existent-elles ? Car, en cherchant bien, on peut trouver un autre pays, très loin de la Scandinavie, qui performe sur les trois dimensions : le Chili (6e au classement climat, 17e au classement démocratie, 1,1% de croissance en 2019).

Nous allons donc nous interroger maintenant sur la possibilité et les conditions dans lesquelles d’autres pays pourraient échapper à la malédiction du triangle d’incompatibilité et pourraient rejoindre la logique du cercle vertueux.

Comment faire d’un triangle d’incompatibilité un cercle vertueux ?

Si les ONG n’existaient pas, il faudrait les inventer : elles jouent un rôle important dans le dynamisme démocratique en appuyant là où ça fait mal, là où les Etats (fussent-ils démocratiques) préfèreraient que l’on détourne le regard. De multiples ONG ont joué un rôle important dans la prise de conscience d’une urgence climatique, tout comme d’autres défendent ardemment l’idéal démocratique. Mais lorsqu’une ONG se comporte comme un lobby antiscience et donc obscurantiste, elle doit être combattue avec détermination. C’est notamment le cas en matière climatique et environnementale quand le retour en arrière est le seul avenir qui nous soit proposé et quand le principe de précaution devient une exigence de refus de toute innovation.

Voilà pourquoi je suis écologiste… mais tendance « Nucléaire & Biotech » et surtout pas « Survivalisme & Obscurantisme ». Je donne la priorité à la lutte contre le réchauffement climatique dans un cadre de croissance et de confortement de la démocratie, à la recherche du dépassement du triangle d’incompatibilité vers un cercle vertueux. Toutefois, construire un cercle vertueux autour de la croissance, du climat et de la démocratie constitue un redoutable défi : il ne faut pas seulement clouer le bec des Pythies obscurantistes antiscience mais aussi combattre les Minotaures ploutocrates corrompus, et terrasser l’Hydre du parasitisme financier aux multiples tentacules. Plus prosaïquement, la mise en place du cercle vertueux suppose de satisfaire à trois conditions :

  1. une énergie décarbonée abondante, ce qui suppose de n’avoir aucun préjugé anti-nucléaire ;
  2. une agriculture productive aux itinéraires techniques mieux adaptés au changement climatique, ce qui suppose de n’avoir aucun préjugé anti-biotechnologies ;
  3. une répartition des revenus moins inégalitaire, ce qui suppose de n’avoir aucun préjugé quant à un salaire minimum décent, à une taxation effective des profits par une lutte acharnée contre les paradis fiscaux, et à la promotion d’une finance responsable au service de l’économie réelle et donc débarrassée de la spéculation parasitaire.

C’est à ces trois conditions, que nous allons envisager successivement, que l’on pourra non seulement concilier croissance, climat et démocratie mais plus fondamentalement faire s’appuyer chacun des trois objectifs sur les deux autres dans une synergie vertueuse. Vaste programme !

Une énergie décarbonée abondante, donc en partie nucléaire

L’énergie est assurément un nœud fondamental dans notre problématique, à la fois une nécessité absolue pour la croissance et en même temps un enjeu climatique majeur. Certes, on peut (et on doit) avoir une approche de la croissance fondée sur le bien être global des populations et pas uniquement sur la disponibilité de biens matériels, et revoir en conséquence les indicateurs de croissance : plutôt l’IDH (Indicateur de développement humain) que le PIB. Mais même les services, l’éducation, la santé ou la culture sont consommateurs d’énergie. Donc, faute d’énergie décarbonée en quantité suffisante, il ne nous resterait qu’à organiser la décroissance pour sauvegarder le climat. Mais si on n’a rien d’autre à proposer à des peuples qui aspirent à une amélioration de leur niveau de vie, le risque est immense de les voir basculer dans des dérives populistes qui ne peuvent que fragiliser les démocraties, tout en niant l’urgence climatique. Le triangle d’incompatibilité serait-il en train de se refermer sur nous ? C’est probable si nous restons prisonniers de l’écolo-obscurantisme, qui veut limiter la transition énergétique aux seules énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse et hydraulique… à condition de ne pas construire de barrages !), excluant le nucléaire, pourtant climatiquement vertueux car sans émission de CO2.

Dans l’état présent des technologies et l’état prévisible pour les décennies à venir, se priver du nucléaire comme source d’énergie est tout simplement suicidaire : c’est une option de décroissance sévère, ou d’impossibilité de renoncer aux énergies haut-carbone et donc de s’interdire de limiter le réchauffement climatique. Le mix énergétique mondial en 2019 est à 84% carboné (pétrole 33%, charbon 27%, gaz 24%), les renouvelables, l’hydroélectricité et le nucléaire n’intervenant que pour 16%.

Toutes ces énergies alimentent des centrales électriques, des systèmes de chauffage ou des moteurs thermiques. La lutte contre le réchauffement climatique impose de réduire l’usage des chauffages au charbon, fuel et gaz ainsi que des moteurs thermiques. Même s’il y a des marges de manœuvre en terme de réduction des consommations énergétiques (isolation des bâtiments, systématisation des éclairages basse consommation), il est clair que la diminution de l’usage des moteurs thermiques et des chauffages non électriques passera par une forte augmentation de la consommation électrique. Or actuellement la production d’électricité reste elle-même tributaire à 80% des énergies primaires carbonées.

C’est dire, hélas, qu’animer une querelle au sein des énergies zéro carbone entre renouvelables et nucléaire, comme le font les sectes écolos, s’apparente à promouvoir un combat de nains dans un théâtre de géants dominé par le charbon et le gaz, grands émetteurs de CO2. Certes les choix d’opportunités entre solaire, éolien, biomasse, hydraulique et nucléaire évoluent. Les coûts du solaire et de l’éolien diminuent tandis que ceux du nucléaire tendent à augmenter si l’on prend en compte les coûts de démantèlement des centrales et de traitement des déchets. Mais, par ailleurs, le temps de disponibilité des installations nucléaires est sans comparaison avec les installations solaires ou éoliennes qui sont des sources intermittentes soumises aux caprices des vents et de l’ensoleillement. Le Royaume-Uni a beau se prévaloir, à juste titre, de pouvoir atteindre 50% de production électrique d’origine éolienne par grand vent, comme ce fut le cas fin décembre 2020 pendant la tempête Bella, quelque jours après, dans le marais anticyclonique qui a suivi sur toute l’Europe, faute de nucléaire significatif, il fonctionnait le soir du 2 janvier 2021 à 56% gaz et charbon tandis que la France ne produisait que 9% d’électricité gaz et 0% charbon, grâce à 72% de nucléaire et 14% d’hydraulique. Ces chiffres illustrent bien la divergence entre les impacts CO2 hivernaux d’un Royaume-Uni faiblement nucléarisé (mais qui cherche à se renforcer) et d’une France fortement nucléarisée. C’est dire que le nucléaire, le solaire, l’éolien, l’hydraulique et la biomasse ne sont pas à opposer, mais à juxtaposer en fonction des dotations climatiques et végétales et des capacités technologiques, dans un mix énergétique évolutif en fonction des coûts. Emettre des oukases ou des fatwas antinucléaires revient à laisser un bel avenir au réchauffement climatique ou à imposer des pénuries d’énergie qui dégénèreront en jacqueries ingérables en démocratie !

Une agriculture productive, numérisée et biotechnologique.

Depuis l’invention de l’agriculture au néolithique jusqu’au XVIIe siècle, les techniques agricoles avaient peu évolué, fondées principalement sur la jachère et l’élevage extensif. A partir du XVIIe siècle, trois révolutions agricoles vont s’enchaîner et nous sommes en train de vivre la troisième.

La première révolution agricole, partie de l’Europe du Nord-Ouest, s’est caractérisée par l’abandon de la jachère et la mise en place d’assolements assurant la rotation des cultures dans des terrains enclos sur lesquels les animaux ne peuvent plus venir paître librement. La deuxième révolution est celle du XXe siècle, baptisée Révolution Verte lorsqu’elle a atteint les pays en développement, fondée sur l’utilisation d’engrais et de pesticides, ainsi que la mécanisation du travail agricole. La troisième révolution s’appuie sur la mise en œuvre des biotechnologies semencières (transgénèse des OGM initiaux, puis mutagénèses ciblées, plus précises, avec les dernières techniques du type Crispr-Cas9) et des appuis numériques à la culture (guidages GPS, ciblage des applications d’intrants, drones).

Chacune de ces trois révolutions s’est produite dans des périodes de forte croissance démographique et a permis (ou va permettre) d’améliorer les disponibilités alimentaires par un accroissement des rendements et/ou une diversification de l’alimentation. Mais chacune de ces révolutions a connu ses opposants et détracteurs. La première révolution a heurté de plein fouet les intérêts des paysans sans terres qui profitaient des terrains communaux pour faire paître leurs bêtes ou ramasser du bois, terrains dont ils ont perdu l’usage avec le mouvement des enclosures qui finalise l’appropriation privative de la terre. La deuxième révolution a perturbé les systèmes de propriété foncière à travers la mise en œuvre de remembrements des terrains et de suppressions de haies ou talus indispensables à la mécanisation. Cette deuxième révolution a aussi amplifié un partage de la valeur ajoutée de l’ensemble de la filière agricole au profit de l’amont de cette filière, l’agrofourniture, au grand dam d’agriculteurs qui n’ont pas la maîtrise de leurs prix de vente du fait d’un rapport de force défavorable face à la Grande distribution. Cette agrofourniture a poussé les agriculteurs à des usages maximum d’intrants aux effets agronomiques indéniables (engrais, pesticides) mais aussi à des effets environnementaux et éventuellement sanitaires indésirables.

La troisième révolution, biotechnologique et numérique, ne remédiera pas à la donne du partage de la valeur ajoutée au profit de l’agrofourniture, même si elle rebat les cartes au sein de cette agrofourniture, au profit des semenciers et des services d’appui numérique et au détriment des fournisseurs d’intrants chimiques ou de biocontrôle dont les usages seront plus ciblés et donc limités. Elle ouvre ainsi la voie à une correction ou à une limitation des effets négatifs de la deuxième révolution agricole. Mais, pour le moment, ce n’est pas cette dimension correctrice que retiennent des opinions publiques (en Europe en particulier) conditionnées par les sectes écologistes qui agitent « les monstres » biotechnologiques contrevenants à un principe de précaution érigé en interdiction de l’innovation. Pour ces opposants irréductibles aux biotechnologies, la seule bonne réponse aux effets pervers de la deuxième révolution agricole ne peut être que le retour à une première révolution agricole mythifiée : certainement pas un dépassement mais une régression.

L’agriculture biologique pourrait-elle nourrir un monde principalement urbain de 9 ou 10 milliards d’habitants (55% de population urbaine aujourd’hui, 70% à l’horizon 2050). Certes, on peut recourir à des fermes verticales urbaines (petits bijoux de technologies et d’intelligence agronomiques) pour produire, en hors sol, salades, tomates, fraises, radis, persil, ciboulette, basilic et autres ingrédients dans des conditions environnementales optimales, sans pesticides ni fongicides car en milieu fermé, donc sans bioagresseurs . Mais on ne se nourrit pas seulement de salades et de tomates : quid du blé, du riz, des huiles, du sucre ? C’est sur les grandes filières agricoles de plein champ (céréalière, oléagineuse, sucrière, arboricole, viticole)  que doit se focaliser un débat scientifique autour des rendements, des coûts de production, des bilans carbone et des effets environnementaux et sanitaires tout en tenant compte des besoins alimentaires croissants d’une population mondiale encore en expansion ainsi que d’une sociologie réaliste du monde agricole tant dans les pays développés qu’en développement. Les méthodes culturales liées aux cultures biotech (semis direct sans labour, couvert végétal permanent détruit par herbicide avant semis) et à la numérisation des interventions militent pour un gain carbone très significatif par de moindres passages des engins agricoles. Mais il est vrai aussi que l’agriculture biotech numérisée n’est pas adaptée à une paysannerie traditionnelle, sur la défensive face à l’innovation ; elle relève d’une agriculture entrepreneuriale à haut rendement, à haute qualification agronomique. La paysannerie traditionnelle est plus adaptée à l’agriculture bio ou à une agriculture conventionnelle de proximité : mais pour en vivre correctement encore faut-il que cette paysannerie maîtrise sa chaine de valeur et ne soit pas dépouillée par la distribution… qu’elle doit donc intégrer en son sein, en se rapprochant du consommateur final avec des circuits courts, sur le végétal comme sur l’élevage. Par contre, sauf à refermer les frontières nationales (décroissance radicale assurée !), l’intervention de l’agriculture paysanne traditionnelle dans les grandes filières (céréales, sucre, oléagineux) ne peut qu’être marginale dans les pays développés, cantonnée à des marchés de niches pour consommateurs aisés.

Par ailleurs, il ne faut pas avoir une vision idéalisée de l’agriculture bio. Indépendamment de ses limites productives (rendements inférieurs) elle ne présente pas un bilan environnemental et sanitaire indemne de toute critique. Par exemple, la surutilisation de cuivre est très dommageable à biodiversité des sols. A l’inverse, la non utilisation de fongicides et d’insecticides peut avoir des conséquences dramatiques pour les consommateurs avec le développement de mycotoxines. Mais au moins l’agriculture bio est-elle plus rémunératrice pour les petits producteurs ? C’est assurément de moins en moins le cas au fur et à mesure que le rouleau compresseur de la Grande distribution s’empare d’un bio de plus en plus industrialisé et vient écraser les marges des producteurs. Pour ma part, à une agriculture bio qui n’a que des obligations de moyens mais pas d’obligations de résultat, je préfère une agriculture conventionnelle raisonnée qui s’engage sur des résultats vérifiables, comme c’est le cas avec les démarches ZRP (Zéro Résidus de Pesticides)… sans demandes de subventions de conversion comme pour le bio : plus efficace et moins cher pour la société !

Enfin, interrogeons-nous sur la place des techniques agricoles relativement à notre grille de lecture Croissance-Climat-Démocratie. Par rapport au changement climatique, la révolution biotechnologique présente un double avantage : lutte contre le réchauffement par diminution des émissions de carbone grâce à une moindre dépense énergétique ; meilleure adaptabilité de l’agriculture à la part de réchauffement déjà acquise ou déjà inévitable, soit 2°C. En effet ce réchauffement et les modifications induites dans le régime des précipitations supposent la mise au point rapide de nouvelles variétés végétales, plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse : les méthodes traditionnelles de sélection variétale sont incapables de relever rapidement ce défi. Par contre les mutagénèses ciblées rendues possibles par les nouvelles biotechnologies (dont le Crispr-Cas9 du récent Prix Nobel de chimie) vont permettre des ajustements variétaux rapides, tout comme les biotechnologies médicales ont permis de mettre au point les vaccins Covid à ARN messager en des temps records.

Dans cette problématique agricole, la démocratie court deux risques :

  • la pénurie alimentaire par promotion de choix agricoles insuffisamment productifs, inspirés des croyances obscurantistes antiscience des sectes écolos, pénurie qui pousserait les masses urbaines dans le bras d’un populisme surfant sur des promesses démagogiques ;
  • la marginalisation de franges importantes de la paysannerie, inadaptées aux nouvelles techniques, économiquement étranglées entre une agrofourniture oligopolistique et une distribution très concentrée, qui, par désespoir, rejoindraient le front antidémocratique dans l’espoir d’alternatives incertaines.

Les avancées scientifiques et les réalités sociologiques doivent être les deux sources d’inspiration de politiques agricoles optimales, adaptées aux réalités des différents pays. Ce qui suppose de promouvoir la coexistence de plusieurs agricultures : agriculture de la troisième révolution, quasi industrielle et internationalisée, alimentant les masses urbaines à des prix compétitifs, dans les meilleures conditions environnementales possibles ; agricultures de niche à petite échelle et sur base territoriale restreinte, à forte valeur ajoutée appropriée directement par les producteurs en circuit court ; agriculture de subsistance villageoise, indispensable dans des pays en développement où  la population agricole reste forte et ne doit surtout pas venir se déverser dans le chômage urbain.

 Des inégalités arbitrées par une régulation étatique

Face aux inégalités, les économistes peuvent sembler très indécis. Les inégalités sont-elles bonnes ou mauvaises pour la croissance, pour la démocratie ? Trop d’égalité dans la distribution du revenu est supposé décourager l’effort et donc ne pas inciter au travail, à l’innovation, à l’initiative, à l’entrepreneuriat, à la prise de risque.  Donc l’égalité de revenu serait défavorable à la croissance. Mais à l’inverse, trop d’inégalités freine aussi la croissance par sous-consommation des plus pauvres et sur-épargne des plus riches qui savent d’autant moins comment l’investir que cet excès d’épargne déprime les taux d’intérêt. Ces taux très faibles, voire négatifs, encouragent la recherche du rendement dans les spéculations les plus folles qui peuvent déboucher sur une crise financière majeure venant effacer plusieurs années de croissance de l’économie réelle.  De plus, de trop fortes inégalités menacent la démocratie en rejetant les moins bien dotés vers des populismes de droite ou de gauche dont l’Histoire nous apprend que si leurs leaders arrivaient au pouvoir, ils ne seraient pas des parangons de démocratie.

Au-delà de cas individuels de patrons ou de footballeurs aux revenus faramineux, essayons d’avoir une vision globale des inégalités. Les coefficients de Gini sont l’indice d’inégalité le plus couramment utilisé par les économistes. Un Gini à 0 indiquerait une répartition du revenu national strictement égalitaire. Un Gini à 100 supposerait qu’un seul individu recevrait la totalité du revenu national. Donc plus le Gini est élevé plus les inégalités sont fortes. Selon les données répertoriées dans la base de données de la Banque Mondiale, les Gini s’étagent entre 24 et 63 : 24 pour la Slovénie et 25 pour la Tchéquie et la Slovaquie, moins de 30 pour les pays scandinaves, 63 pour l’Afrique du Sud. La France est à 31, le Canada à 33, la Russie et la Chine à 38, les Etats-Unis à 41. Globalement l’Amérique latine, l’Afrique Australe et l’Asie sont au-dessus de 40. L’Europe est la zone mondiale la plus égalitaire.

Si l’on adopte une focale encore plus précise, on peut examiner la part des revenus des 1% les plus riches. Grâce à la World Inequality Database on dispose de représentations cartographiques des inégalités de revenu. J’appelle la carte des 1% les plus aisés la carte de la ploutocratie, même s’il vaudrait mieux l’établir sur le 0,1% car les neuf dixièmes des 1% sont plus proches de la médiane que ces 0,1% qui explosent les statistiques ! Cette carte des 1% montre comment une part infime de la population peut s’accaparer une part considérable du revenu national : plus de 20% du revenu national pour 1% de la population, en Russie et en Inde (21%), Brésil et Birmanie (27%), Chili (28%), Mexique (29%), Mozambique (31%).

Part des 1% les plus aisés dans le revenu national

Source : World Inequality Database

 

Pour l’essentiel, on constate que les pays qui avaient le meilleur équilibre positif sur les performances Croissance-Climat-Démocratie sont les moins inégalitaires (sauf l’Inde). Les pays scandinaves et plus généralement l’Europe occidentale confirment un modèle moins inégalitaire que l’Amérique du Nord et globalement le reste du monde. L’inégalité la plus forte est atteinte en Amérique latine (exception argentine), en Russie, en Inde, en Afrique australe.

Le niveau de corruption constitue enfin un indicateur de confirmation des inégalités. Ci-dessous voici la carte établie par Transparency International.

Indice de perception de la corruption 2020

Source : Transparency International

 

Cette carte est assez rassurante : in fine, les pays les plus inégalitaires sont les plus corrompus ! Ce qui permet de penser que les inégalités les plus fortes ne sont pas le résultat spontané des mécanismes de marchés libres mais bien plutôt de déviations corruptives au sein de sociétés non démocratiques : en effet la convergence des cartes de la démocratie, des inégalités et de la corruption est très notable, et ne relève pas de simples corrélations mais plutôt de causalités.

Alors, que faire face aux inégalités ? Les processus de développement et de croissance sont spontanément inégalitaires, au niveau des individus comme des territoires. Le problème n’est donc pas d’interdire l’inégalité, ce serait contreproductif, mais de l’encadrer, de la contrôler, de la limiter, de la corriger. Et c’est bien d’un travail de régulation étatique des processus de développement et de répression des processus de corruption qu’il s’agit, et donc de la promotion d’un Etat de droit. Toutefois la question reste entière quant à la manière d’aborder la régulation des inégalités. Faut-il les laisser se former sans intervenir dans la distribution des revenus pour ensuite fiscaliser et redistribuer ou bien faut-il intervenir en amont de la formation des revenus ? Sans doute les deux modalités ont-elles chacune un champ d’application pertinent. De la première relèvent les politiques de salaire minimum qui sont des mesures de dignité humaine : il est plus motivant de recevoir un revenu de son travail permettant de vivre décemment selon les normes sociétales de la période que de voir compléter un revenu trop faible par des aides sociales. Cette approche pourrait aussi concerner des normes de distribution des profits, entre les différents facteurs de production et pas seulement en faveur des actionnaires détenteurs du capital. Par contre le financement des dépenses collectives (dont la socialisation des dépenses de santé, fondement d’une solidarité essentielle à la démocratie) relève bien d’une fiscalisation différenciée des revenus, de tous les revenus ! Cela concerne bien sûr la progressivité de l’impôt sur le revenu des personnes physiques (salaires, profits distribués et autres revenus financiers, revenus immobiliers, plus-values en capital réalisées) mais cela doit aussi s’appliquer aux profits réalisés sur chaque territoire selon les normes qui y sont en vigueur. D’où l’importance de la lutte contre les paradis fiscaux. La récente évolution de l’administration américaine quant à la taxation des profits des multinationales sur la base territoriale de la réalisation du chiffre d’affaire initiateur de ces profits (cf. le débat autour des GAFA, mais pas que les GAFA !) va dans le bon sens, en espérant que la démarche ira jusqu’au bout.

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Pour conclure, essayons d’apporter une réponse à la question que pose le titre de cet article : « Croissance, climat et démocratie sont-ils incompatibles ? ». La réponse est contenue dans le paradigme écologique que vous adoptez, c’est-à-dire dans l’approche que vous avez de la relation homme / nature :

  • si vous vous placez dans une logique d’écologie de précaution et de repli, vous antagonisez les relations entre les trois éléments du triangle d’incompatibilité : pour sauver le climat, vous entrez dans une logique de décroissance nécessairement punitive et par conséquent lourde de menaces sur une démocratie fragilisée par la contestation de la décroissance par des pans entiers de la société, sans perspectives. Cette décroissance rend d’autant plus insupportables des inégalités qui antagonisent encore plus les relations sociales ;
  • si vous adoptez la logique de l’éco-modernisme[1], appuyée sur les avancées scientifiques et technologiques et, notamment, leurs nouveaux horizons nucléaires et biotechnologiques, non seulement vous débloquez des verrous techniques qui entravent la croissance par leurs menaces climatiques potentielles, mais en plus vous ouvrez une nouvelle frontière qui permet aux peuples de se projeter dans l’avenir d’un cercle vertueux croissance-climat-démocratie.

Malheureusement l’Europe continentale se complaît un peu trop dans l’éco-ringardisme, tandis que le monde anglo-saxon semble plus ouvert à l’éco-modernisme : l’épisode des vaccins Covid en témoigne ! Espérons que la leçon sera retenue à Paris, Berlin et autres capitales européennes.

[1] Pour en savoir plus sur l’écomodernisme, cf. An Ecomodernist manifesto, www.ecomodernism.org